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Coramerlin
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TW: Langage grossier

La Brindezingue

Je déteste la Brindezingue, surtout à l’heure de ladite Brindezingue. Boisson à moitié prix pour tout le monde ! Il n’y a bien que Nestor Langue de feu pour avoir une idée pareille ! Le genre à vous rameuter tout le continent ! Littéralement. Le patron avait passé je ne sais quel accord fumeux, avec un vieux sorcier sur le déclin. Ce dernier avait accepté de déplacer l’auberge dans une autre dimension et de la rendre accessible d’à peu près partout dans le monde. Le croulant n’avait exigé en retour que d’être nourri et logé à l’œil. Il en avait bien profité le vieux bougre avant de passer l’arme à gauche, y a deux lunes à peine. Crevé dans sa pisse et son vomi, mais souriant de contentement comme après une bonne ripaille. L’ennui, c’était que cet abruti d’ivrogne n’a pas laissé de manuel! Résultat il n’est pas rare que la porte de l’auberge s’ouvre sur des endroits pas très recommandables pour la clientèle. Les aventuriers étaient ravis que les monstres viennent à eux pour une fois, mais depuis qu’un des leurs un peu trop téméraire s’était fait éventrer par Scolopendre géant du Désert Noir, ça les avait bien refroidis.

C’était pour ça que Nestor m’a engagé, ou plutôt qu’il a joué sur la corde sentimentale, et une soi-disant dette que j’aurais toujours envers lui, bla bla bla. Au moins il me paye pour tuer des monstres, en soi ça me suffit. Jusqu’à ce qu’il m’annonce subitement y a une heure que je dois assurer le service. Soit-disant que Marla, la serveuse habituelle était malade. Mais qu’est-ce que j’en ai à foutre moi ! J’suis pas un foutu domestique. J’ai été au service d’un prince moi ! Oh il a bien tenté d’y mettre les formes, du genre :

« Oh ça va aller Amrit, après le fantôme pirate d’hier, c’est pas ça qui va te tuer, non? Et puis regarde ta jolie gueule avec toutes tes cicatrices. Ça va plaire aux clients de pouvoir te mater pour une fois. Et les clients contents sont fidèles. Et ça te ferait du bien de passer un peu de bon temps. Tu… »

J’accepte, non pas parce que ses sous-entendus éveillent quoi que ce soit en moi, mais parce que je crains qu’il me réexplique d’où il tient son surnom de Langue de feu. Et non, c’est pas à cause de sa formidable descente de Rhum ardent.

En tout cas il regrette maintenant de m’avoir mis un plateau entre les mains plutôt qu’une épée. En vingt minutes j’ai déjà cassé deux assiettes et renversé la moitié d’une choppe sur un couple. Accidentellement bien sûr. Ça a rendu le gars assez grincheux, et croyant que ça allait impressionner sa belle, il a essayé de me foutre son poing dans la figure. Mais on s’en prend pas à un ancien garde du corps d’élite du Prince Kaïs, comme ça. J’ai esquivé sans effort, et emporté dans son élan, il s’est rétamé sur une table de brigands. Ils l’ont traîné jusqu’au seuil magique de l’auberge malgré ses pathétiques jérémiades. Le temps que les brigands le franchissent avec leur prisonnier sous le bras, des dômes nacrés rougeoyants de l’éclat du soleil couchant sont apparus à travers l’ouverture, avant que les battants ne se referment pour isoler de nouveau la Brindezingue dans sa petite dimension personnelle. À la fois partout et nulle part à la fois.

Si l’incident a diverti quelques clients, il n’est pas vraiment du goût de Nestor. Il attend savamment que l’épisode soit occulté, pour tirer sur la corde annonçant l’heure de la Brindezingue, tout en me fixant de son regard torve. Un regard du genre : « Ça suffit les bêtises mon garçon ». Quand il tire sur la corde les centaines de méduses multicolores s’allument et une vague d’exclamations sonores se propage dans toute la salle.

Je déteste la Brindezingue je l’ai déjà déjà. Maintenant je suis assaillis de toute part et je cours partout comme un poulet sans tête. Un grand forban des mers à la peau brune semblable à la mienne et à la parure turquoise étincelante d’émeraude, me gueule dessus alors que j’ai dix choppes d’hydromel sur les bras. Je le connais ce gus. Riche comme pas permis et imbus de lui-même avec ça. Je renverserais bien une boisson encore une fois, mais je vois Nestor qui me surveille du coin de l’œil. Ça vaudrait pas le coup de perdre ce boulot juste pour un enfoiré. Je m’approche donc du forban et sa clique en renâclant. En plus je comprends que dalle à ce qu’il raconte avec tout le vacarme qui nous entoure. Tandis que je sens mon exaspération battre des records, le nez du mauvais client est sauvé par une brusque bise gelée traversant le seuil magique. L’instinct reprend le dessus et j’oublie momentanément ce rôle stupide de serveur, pour porter mon attention sur l’entrée.

Cette fois pas de ville dans le soleil couchant. L’entrée de la Brindezingue s’ouvre sur un ciel constellé d’étoiles, leurs lumières lointaines réfléchies par des monts enneigés. Un paysage paisible et isolé. Présageant d’un danger je lâche mon plateau pour saisir la garde de mon épée. Je suis pas le seul à le sentir. Les occupants des tables les plus proches sont comme paralysés. Certains monstres ont cette faculté. Je reste sur mes gardes tout en m’en faisant mentalement la liste, mais aucune ne correspond à la silhouette massive qui franchit le seuil. Les reflets multicolores des méduses jurent sur la fourrure boueuse de l’inconnu. L’établissement a compté bien des visiteurs improbables, et pourtant celui-ci bat des records.

Le géant, sans se soucier le moins du monde de la stupeur qu’il provoque, commence à s’avancer d’un pas lourd qui résonne d’autant plus dans le silence craintif. Me rappelant mon rôle je me porte à sa rencontre. De près, il est encore plus impressionnant, en particulier l’odeur vicieuse qui s’échappe de ses vêtements et de sa barbe grise.

« He l’ami! Si vous avez des armes faut les déposer au vestiaire », je l’avertis avec plus d’assurance que ce que je m’en serais cru capable.

Il baisse alors ses yeux d’un gris acier perçant sur moi. Je remarque alors les tatouages à l’encre bleue délavée, qui parsèment et forment des entrelacs sur sa peau burinée et ridée par le temps. L’homme appartiendrait donc à des clans de demi-géants des Hauts-Plateaux. Leur réputation de trappeurs implacables et mutiques les précède, néanmoins ça ne l’empêche pas de comprendre parfaitement mes paroles.

Je vois ses mains s’agiter dans ses poches, et par réflexe je recule près à dégainer. Il sort ses deux énormes paluches qui doivent bien faire deux fois le tour de mon crâne, paume en avant en signe de paix. Pourquoi avoir besoin d’une arme quand on peut broyer ses ennemis à mains nues ?

Je m’écarte donc pour le laisser passer, tout comme bon nombre de clients. Toujours mutique, il se dirige vers une table que les occupants s’empressent de dégager. Je sais pas où le patron a dégoté son mobilier, mais le banc sur lequel le semi-géant pose son impressionnant séant, ne cède pas. Moi qui me plaignais de l’intensité de la Brindezingue, là j’avoue que je serai pas contre me faire harceler par des pochetrons avinés, plutôt que de subir cette tension sourde. Nestor doit se dire que c’est pas bon pour ses affaires, et commande à sa troupe de saltimbanques médiocres, de recommencer à jouer. Sa tactique finit par payer, et peu à peu chacun commence à retrouver sa routine. C’est à dire s’exploser la panse en s’esclaffant tel des gorets. Un couple reprend même ses préliminaires dans un coin comme si de rien n’était.

L’effervescence des commandes finit enfin par retomber, et je peux reprendre mon rôle de garde avec un peu plus de sérieux. L’homme aux tatouages ne bouge pas, se contentant de fixer avec un regard menaçant, le fameux forban des mers et sa clique, tout en avalant l’équivalent d’une demi-barique de gnôle.

Le chef de la petite bande de pirates consulte ses acolytes qui le forcent à se lever. Il s’avance en réajustant ses précieux habits, afin de se donner une contenance même s’il dégouline de sueur. Fait chier ! Derrière le bar on n’entend rien ! Enfin, d’après ce que je vois, le forban se liquéfie tandis que l’autre reste les bras croisés, sans formuler la moindre parole. Sa stature parle pour lui de toute façon. Je suis constamment dérangé par de nouvelles commandes, mais je crois voir une bourse filer dans la grosse paluche du demi-géant.

Ce dernier se lève, et c’est alors que je remarque que le seuil magique s’est activé, et donne à présent sur une sorte de forêt marécageuse, dont les rayons du soleil matinaux peinent à franchir l’épais feuillage. Mais ce n’est pas la seule source de lumière de cet environnement hostile. Trois lueurs rougeâtres se meuvent furtivement entre les arbres. Sans réfléchir, j’écrase le glyphe de sécurité caché sous le bar, puis saute par-dessus celui-ci en hurlant :

« Éloignez-vous de la porte ! »

Personne ne semble m’avoir entendu. Je bouscule violemment le couple de toute à l’heure qui a bien choisi son moment pour enfin aller se ken sous la couette. Je saute sur une table pour avoir une meilleure vue. Les portes se referment lentement. Trop lentement. Le demi-géant les a presque atteinte quand trois tentacules sombres et visqueux le percutent et le projettent avec une force surnaturelle sur le bar, fauchant plusieurs autres clients au passage.

La panique frappe alors que je suis à portée du premier tentacule. C’est la ruée. Tout le monde essaye de s’enfuir mais l’ennui quand vous avez une auberge transdimensionnelle, c’est qu’il n’y a pas de sortie de secours incluse.

J’entends quelqu’un crier mon nom mais je ne me retourne pas. Un des tentacules a saisi une vieille du club de bridge et la secoue en l’air comme un sac à patate. Sans me poser de question, je lève mon épée et frappe de toutes mes forces, assez pour trancher l’appendice en deux. Je sais pas en quoi ce truc est fait, mais mon coup l’érafle à peine. Au moins la surprise lui fait lâcher la pauvre dame qui s’étale au sol en manquant de s’empaler sur les débris d’une table.

« Barrez vous ! », je lui ordonne.

Elle essaye tant bien que mal de se dégager, mais les tentacules sont trop rapides. J’en pars un en contemplant impuissant les deux autres fondant sur la pauvre vieille, prêt à la transpercer. Soudain, ils sont brusquement coupés dans leur élan et se rétractent autour des battants de la porte. Pendant que les deux puissants membres se contractent pour lutter contre le système de sécurité et maintenir la porte du seuil magique ouverte, je combats seul le troisième. J’essaye d’apercevoir la créature à l’origine de ces choses répugnantes, mais elle se dissimule toujours dans la forêt marécageuse. Quoi que ce soit c’est gros, et très endurant. Bien plus que moi. Je m’épuise à esquiver ou parer sans jamais réussir à mener une attaque significative. Avec stupeur je vois le bois des battants se fendre sous la force de la créature. Je ne vais pas pouvoir tenir. Ça fait chier de crever comme ça !

« Baisse-toi ! », retentie une voix roque et profonde derrière moi.

En tout cas je crois l’avoir entendu. En désespoir de cause je me jette au sol, juste à temp avant une formidable montagne de muscles et de chair, ne foute une gigantesque mandale à mon adversaire. Le tentacule, sonné, baissa sa garde. Profitant de cette ouverture inopinée, j’y enfonce mon arme et déchire la chair du monstre, libérant un liquide épais et odorant. L’appendice blessé se rétracte, et je distingue alors la bête à laquelle il appartient. Une sorte d’hybride entre chien et lynx, avec une orbite qu’on aurait cru vide sans la lueur rougeâtre tout au fond. Il n’y a pas qu’un seul monstre. Le demi-géant qui vient de me sauver la vie est en mauvaise posture. Il essaye de faire lâcher prise aux tentacules restants mais au corps à corps il fait une cible bien trop facile. Dès qu’il parvient à en repousser un l’autre le transperce violemment. Il est bien plus résistant que la moyenne mais il ne tiendra pas indéfiniment. Recouvert de ce sang immonde, je cherche Nestor des yeux. Au moins, cet imbécile s’est pas réfugié avec la majorité des clients dans les étages. Non il essaye de rassurer les plus paniqués avec son sempiternel sourire qui sonne faux, tout en pansant la blessure de la vieille du bridge.

— Amrit, qu’est-ce que… ?

— Utilise l’éteignage d’urgence, bordel ! T’attends quoi ?!

— Ben c’est qu’on l’a jamais testé. Je sais pas si…

— Tu te fiches de moi ! Vas l’allumer si t’ as pas envie de te retrouver avec un nouveau trou!

Si on s’en sort je vais sans doute regretter de lui avoir parlé comme ça, mais au moins ça le fait réagir. L’éteignage d’urgence ne fait pas que fermer les portes. Pour faire court, il est censé désactiver l’alimentation magique du portail. Je sais pas pourquoi Nestor s’est jamais résolu à l’utiliser, mais là, y a plus le choix. Je le vois avec surprise se précipiter dans les toilettes sous l’escalier menant aux étages.

— C’est là qu’il a … ?

— Ouais, il avait de l’humour le vieux magot. Dis au grand dadais de s’écarter s’il veut pas perdre un bras ! me hurle Nestor.

Je retourne auprès du demi-géant à toute vitesse. Il est vraiment mal en point. Sa respiration est saccadée et ses yeux sont injectés de sang. Un tentacule est sur le point de le prendre à revers. Je dévie l’attaque de mon épée qui manque d’être arrachée de ma main.

« Reculez ! »

Je ne sais pas s’il m’a compris, ou même s’il en a eu le temps, car une seconde plus tard, un flash lumineux m’aveugle. Quand je retrouve ma vision, je trouve deux tentacules visqueux tranchés nets sur le sol. Au moins une partie du sortilège tient encore la route.

C’est fois l’animation n’est pas du goût des clients, et le patron doit verser de généreux remboursements, d’autant plus qu’il a fallu plusieurs heures pour relancer le portail magique afin que tout ce joli petit monde puisse rentrer chez lui. Le demi-géant des Hauts-Plateaux est le dernier à partir, mais sans donner ni son nom, ni faire mine d’accepter mes remerciements pour son aide.

À présent il ne reste plus que moi et Nestor dans la pièce principale de l’auberge, vraiment en sale état. Je me méfie dès que je le vois venir avec un seau et une serpillière, qu’il me tend avec ce petit sourire mesquin qui veut dire : « Aller à toi de me dégager ce foutoir ».

Ah que je déteste la Brindezingue !

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