Je n’aurais jamais cru que ça m’arriverait un jour. Un instant, j’étais assise sur le canapé, casque sur les oreilles, manette à la main, et l’instant d’après… je me suis retrouvée debout, au milieu d’une clairière. Le soleil paraissait trop vif pour être réel, le vent caressait ma peau avec une précision presque douloureuse, et l’odeur du bois et de la terre humide m’a fait cligner des yeux. Je pouvais sentir le sable fin sous mes pieds, entendre les feuilles bruire à quelques mètres, et même percevoir le goût métallique de la peur dans ma bouche.
Tout autour de moi, l’univers du jeu Atelie Yumia : L’Alchimiste des Souvenirs et la Terre Rêvée s’étendait à perte de vue. Mais ce n’était pas le pixel parfait que j’avais contemplé à l’écran : c’était réel, excessivement réel. Les couleurs étaient plus vives, les ombres plus profondes, et les détails – chaque brin d’herbe, chaque goutte de rosée sur les fleurs – étaient criants de vie. Je pouvais presque entendre les circuits et les textures du jeu palpiter autour de moi.
Mon premier réflexe a été de m’agenouiller pour toucher le sol. La sensation de l’herbe humide m’a électrisé, et j’ai sursauté en sentant mes doigts glisser dans une fine boue. Mon cerveau refusait encore de croire à ce qui se passait. Je pinçais mes bras, je me mordais la lèvre… et rien n’y faisait. Je n’étais pas en train de rêver. Ce n’était pas un glitch de la réalité. J’étais… littéralement dans le jeu.
Le vent a tourné, et avec lui un parfum de lavande et de cèdre est venu chatouiller mes narines. Je me suis retourné, et là, à l’orée de la clairière, j’ai aperçu Yumia. Elle était exactement comme dans le jeu, mais plus tangible, plus vivante : ses cheveux flottaient sous la brise, et ses yeux… ses yeux brillaient d’une lumière douce mais pénétrante, comme si elle lisait dans mes pensées.
— Tu es enfin là, dit-elle d’une voix qui résonnait étrangement dans ma poitrine.
Je me suis figée. Ma gorge s’est nouée. C’était Yumia qui me parlait. Pas une simple projection à l’écran, pas un PNJ programmé. Elle existait ici, dans ce monde devenu réel.
— Euh… oui, je… je suppose… Ai-je bredouillé, incapable de trouver un mot plus sensé.
Elle m’a souri, un sourire qui aurait pu éclairer une pièce entière, et a tendu la main.
— Viens, nous avons du travail.
Avant que je puisse protester ou analyser la situation, mes jambes m’ont porté vers elle. Chaque pas que je faisais résonnait sur la terre comme un tambour, et pourtant, je me sentais étrangement légère, comme si la gravité elle-même s’adaptait à ce nouveau monde.
Ma première action, instinctive, a été de vérifier mes poches. Rien. Ni manette, ni téléphone, ni porte-clefs. Juste moi et… le jeu devenu réel. Une panique sourde a commencé à monter en moi. Et si je ne pouvais pas revenir ? Et si j’étais coincée ici pour toujours, obligée de suivre le scénario d’un jeu que je connaissais trop bien ?
Yumia ne s’inquiétait pas. Elle s’est mise à marcher à travers la clairière, et j’ai dû accélérer le pas pour la suivre. Le paysage se transformait autour de nous, les arbres se rapprochaient, se courbaient comme s’ils nous guidaient, et le sol ondulait doucement sous nos pieds, comme une mer solide. J’ai cligné des yeux, stupéfaite, incapable de croire à ce que je voyais.
Puis est arrivé le premier élément fantastique. Un petit chat aux yeux d’émeraude a bondi devant moi, parlant dans une voix cristalline et légèrement moqueuse :
— Tu es enfin là, humain distrait. Tu as intérêt à apprendre vite, ou tu vas te faire griller par les souvenirs eux-mêmes.
J’ai reculé d’un pas. Un chat qui parle ? Sérieusement ? Mon cerveau essayait de rationaliser, mais la sensation de réalité était trop forte pour que je puisse dire que c’était un simple délire de ma conscience.
— Souviens-toi, a ajouté Yumia sans se retourner, le monde que tu connais n’existe plus ici. Chaque souvenir, chaque décision influence la Terre Rêvée.
Le vertige m’a pris. Chaque souvenir ? Chaque décision ? J’étais censés être une joueuse, pas une alchimiste capable de remodeler des mondes. Et pourtant, quelque chose en moi bouillonnait : une excitation fébrile, une curiosité irrésistible.
Ma première action consciente a été de tendre la main, de toucher le chat. Ses poils étaient incroyablement doux, presque irréels dans leur texture, et la chaleur de son corps m’a rappelé que tout cela était tangible. Il a cligné des yeux et a disparu dans un nuage de poussière scintillante, laissant derrière lui un petit carnet.
J’ai ramassé le carnet, et à l’intérieur, des notes griffonnées, des dessins d’herbes, de potions et de symboles alchimiques : un guide de survie dans ce monde devenu vivant. Mes yeux se sont écarquillés. Tout ce que j’avais appris en jouant, toutes ces heures passées à mixer des ingrédients et à explorer des donjons… allait enfin servir à quelque chose.
Je me suis retourné vers Yumia, qui m’observait patiemment.
— Alors, commençons par le commencement, a-t-elle dit.
J’ai inspiré profondément. L’air sentait le feu de bois, la rosée et quelque chose d’indéfinissable, une essence de « magie réelle » qui me donnait l’impression de pouvoir déplacer des montagnes juste en pensant.
— Par quoi je commence ? Ai-je murmuré, encore incertaine de ma place ici.
Elle m’a tendu une fiole transparente contenant un liquide miroitant.
— L’alchimie commence par la curiosité. Goûte, touche, mélange… et observe ce qui se passe.
J’ai hésité. La logique me criait de rester prudente, mais l’envie de tester, de plonger dans ce monde de souvenirs et de matières tangibles, était trop forte. J’ai pris la fiole, et un frisson électrique a parcouru mes doigts. Un goût sucré et métallique a explosé sur ma langue, et soudain, tout a changé autour de moi.
La clairière a commencé à se plier et se tordre comme si elle répondait à mon action. Les arbres se sont rapprochés, les fleurs se sont illuminées de couleurs impossibles, et des fragments de souvenirs flottaient dans l’air, comme des lucioles. Mon esprit vacillait entre émerveillement et peur : je ne contrôlais rien, mais tout avait l’air de m’écouter.
J’ai compris que je n’étais pas qu’une spectatrice ici. Chaque pensée, chaque geste influençait le monde. Une panique délicieuse m’a traversé : et si je pouvais vraiment recréer des souvenirs ? Et si je pouvais façonner la Terre Rêvée selon ma volonté ?
Mais le danger était palpable. Des ombres, vaguement humanoïdes, commençaient à apparaître au bord de ma vision, comme si elles surveillaient mes actions. Elles étaient silencieuses, menaçantes, mais étrangement fascinantes.
— Ne t’inquiète pas, a murmuré Yumia. Tes souvenirs sont plus puissants que tu ne le crois. Mais attention, ils ne sont pas inoffensifs. Chaque erreur laisse une trace.
À cet instant, j’ai compris : ce n’était pas un simple jeu. C’était un monde vivant, conscient, prêt à me tester, à me séduire, à me transformer. Et moi… moi, j’étais au centre de tout.
Je n’étais plus une joueuse. J’étais une conscience projetée dans un univers trop réel pour être ignoré, une alchimiste de souvenirs avec le pouvoir et le risque de tout changer. Mon cœur battait à tout rompre, mes mains tremblaient et un rire nerveux m’a échappé. J’étais à la fois terrifiée et en extase.
Ma première action, après tout ce tumulte, a été de respirer profondément, de lever les yeux vers Yumia et de murmurer, avec une conviction que je ne me connaissais pas :
— Très bien… allons jouer.
Je suivais Yumia à travers la clairière qui se transformait à chaque pas. Le sol ondulait sous mes pieds comme une mer douce et mouvante, et des fleurs phosphorescentes s’élevaient sur notre passage, éclatantes dans la lumière dorée du soleil. Mon cœur battait à tout rompre, mais pour la première fois depuis longtemps, je me sentais vivant d’une manière que je n’avais jamais connue dans le monde réel.
— Ici, chaque geste compte, dit Yumia en s’arrêtant devant un arbre immense. Regarde bien.
L’arbre était couvert de runes gravées dans l’écorce, des symboles que je connaissais vaguement du jeu. Mais ici, ils pulsaient d’une énergie étrange, et une légère brise les faisait vibrer. Quand j’ai tendu la main pour les toucher, une chaleur douce m’a envahi, et une vision m’a traversé l’esprit : des souvenirs flous d’un village oublié, de rires d’enfants, de voix que je ne connaissais pas.
— Les souvenirs sont les briques de ce monde, continua Yumia. Tu peux les façonner… mais attention, certaines pierres sont instables. Une erreur peut tout déformer.
Avant que je puisse réagir, une brume légère a commencé à monter du sol. Elle s’enroulait autour de mes jambes, me chatouillant avec des éclats de lumière. Des silhouettes se sont matérialisées dans la brume, des figures humaines aux contours flous, presque translucides. Elles attendaient quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Moi.
— Ce sont des fragments, dit Yumia. Des morceaux de souvenirs qui ont besoin de toi. Mais ils ne suivront que si tu comprends ce qu’ils veulent vraiment.
J’ai respiré profondément et j’ai tendu la main vers le fragment le plus proche. Il était froid et léger comme un souffle, mais en le touchant, j’ai senti une décharge d’émotions : joie, peur, tristesse… toutes mélangées en un chaos palpitant. Les fragments se sont regroupés autour de moi, formant une spirale de lumière. Je n’avais jamais rien ressenti de pareil. Chaque fibre de mon être vibrait, comme si le monde lui-même m’appelait.
— Très bien, murmurai-je presque pour moi-même… Je vais essayer.
J’ai fermé les yeux et laissé mes souvenirs guider mes mains. La spirale de fragments a commencé à se modeler sous mes gestes, se transformer en une silhouette humaine, puis en un petit village lumineux. Chaque maison brillait d’une teinte différente, chaque ruelle respirait. C’était vivant, respirant, pulsant sous mes doigts comme si le monde lui-même avait conscience de ma présence.
Yumia me regardait avec un sourire satisfait.
— Tu progresses plus vite que je ne le pensais. Mais n’oublie pas : ce monde teste aussi ta patience et tes limites. Il faut apprendre à ressentir, pas seulement à manipuler.
Alors que je m’extasiais devant ma création, un bruissement plus fort que la brise m’a fait tourner la tête. Une silhouette sombre émergeait des arbres, massive, imposante… mais étrangement familière. Je l’avais déjà vue dans le jeu, mais jamais avec une telle intensité. Ses yeux brillaient d’un éclat étrange, et sa présence faisait vibrer le sol sous mes pieds.
— Qui… qui êtes-vous ? Ai-je murmuré, incapable de détacher mon regard.
Yumia posa une main sur mon épaule, douce mais ferme.
— C’est un Gardien. Il protège les souvenirs instables. S’il te juge prêt, il te guidera. Sinon… il te forcera à affronter tes propres peurs.
Le Gardien s’avança lentement. À chaque pas, la lumière autour de lui se pliait, et les arbres se penchaient comme pour l’observer. Mon corps était paralysé entre la peur et l’admiration. Je pouvais sentir chaque battement de son cœur, ou du moins, c’était ce que mon esprit me faisait croire.
— Montre-moi ce que tu sais, dit Yumia. Ce n’est pas le moment de reculer.
J’ai serré les poings, inspiré profondément, et j’ai laissé mes souvenirs les plus puissants guider mes gestes. Le Gardien a observé en silence, ses yeux perçants scrutant mes intentions. Et puis… quelque chose d’inattendu s’est produit. Le sol s’est illuminé sous mes pieds, les fragments de souvenirs ont dansé autour de nous, et le Gardien a incliné légèrement la tête. Comme un signe d’acceptation.
Un rire nerveux m’a échappé. J’avais réussi. Et pourtant, je sentais au fond de moi que ce n’était que le début. Ce monde avait encore tant à révéler : des souvenirs perdus, des secrets enfouis, des forces que je n’avais même pas imaginées. Et quelque part, au milieu de tout cela, Yumia continuait de me guider avec une patience infinie et un sourire qui défiait toute logique.
Pour la première fois, je n’étais plus seulement une joueuse. J’étais une alchimiste, une créatrice, une exploratrice de souvenirs, et je savais que chaque pas que je faisais allait changer ce monde… et peut-être moi aussi.
Alors que le soleil commençait à décliner, peignant le ciel de teintes impossibles, j’ai compris que je n’étais plus seulement spectatrice de l’histoire. J’étais devenue l’histoire.