La dernière conversation
Le café était agité. La lumière tamisée par les rideaux donnait une ambiance chaleureuse. Le fond de la salle était noyé dans l’obscurité, dû à une coupure de courant survenue inopinément. Elle faisait tourner ses doigts autour de la tasse de cold brew, seule boisson encore commandable depuis la perte d’électricité.
— Bonjour, salua la nouvelle venue, déroulant son foulard en s’installant.
— Nouveau style ?
— Oh, oui, j’en avais assez du noir, ça durcissait mon visage !
Machinalement, elle passa ses doigts dans la frange.
— Qu’est-ce que tu bois ? relança-t-elle en louchant sur sa tasse.
— Un… “colbro”, je crois. Un café froid, quoi.
— Cold brew, corrigea l’autre avec un sourire. C’est un café infusé à froid.
La première roula des yeux, agacée.
— Tu sais toujours tout, hein.
La seconde se racla la gorge, et entremêla ses doigts pour se donner contenance. Elle inspira lentement, faisant pivoter la bague à son index.
— Je suis venue t’annoncer que c’est la dernière fois que nous nous verrons.
Un flottement, un peu trop long. Lorsqu’elle releva les yeux vers son interlocutrice, son visage était décomposé et contrit.
— Je t’ai donné tout ce que j’avais. Pas toujours comme il fallait, peut-être, mais j’ai fait de mon mieux. Pour toi.
Sa voix était calme, presque posée. Un baume sur une brûlure aurait eu le même effet. La phrase s’était glissée naturellement entre elles, puis était tombée comme une enclume au fond de l’eau. Elle arrangea de nouveau sa frange, tête basse, s’humectant les lèvres.
— Je ne te reproche pas ce que tu as fait. Je te reproche comment je l’ai vécu, expliqua-t-elle.
— Et donc, au lieu d’en parler, tu préfères me tourner le dos, c’est bien ça ? s’énerva-t-elle.
— On en a déjà parlé. Tu ne m’as pas écoutée.
— Oh, mais moi aussi j’ai des choses à te reprocher, Maya.
Elle hoqueta, les yeux écarquillés. Elle déglutit, glissant son attention sur un point invisible sur le mur du fond. Son interlocutrice porta sa tasse à ses lèvres, une grimace tirant ses traits à chaque gorgée de cold brew.
— Je ne t’ai jamais rien demandé en retour de tout ce que j’ai sacrifié pour toi. C’est tellement facile de dire que tu m’en veux, que tu veux couper les ponts ! Tu crois que j’ai eu le choix ? Tu crois que j’ai voulu tout ça ?
Maya pinça les lèvres, ses ongles s’enfonçant dans la peau de sa main.
— Tu déformes ce que je dis. Je ne te reproche pas tes choix. Tu as fait comme tu pouvais au moment où les difficultés se sont présentées. Les problèmes d’argent, les déménagements, tout ça, je ne peux pas t’en tenir rigueur. Mais, ça fait des années que j’essaie, sans cesse, de revenir vers toi. De te faire comprendre que les remarques que tu me fais me font du mal, que ton manque d’intérêt pour moi me blesse. Et tu ne l’entends pas.
— Mon manque d’intérêt ?! C’est la meilleure, celle-là ! Et toi, c’est quand, la dernière fois que tu t’es souciée de comment j’allais ? Hein ? Allez ! Dis-moi !
Maya soupira, baissant la tête, le cœur serré plus que de raison. Plusieurs têtes de clients avaient pivoté dans leur direction, accentuant son inconfort.
— S’il te plaît, calme-toi.
— Tu es juste ingrate. Tu as un tel ego que tu es convaincue que tu dois être celle dont tout le monde se soucie. Tu as un problème, Maya.
— Oui, acquiesça Maya, défiant son interlocutrice avec un calme froid. Mon problème, c’est toi. Cette relation toxique. Cette prison dans laquelle j’ai cru qu’il était normal d’évoluer. Ça fait sept ans que je suis partie. Tu n’as jamais cherché à venir me voir. Tu n’étais même pas au courant que j’avais adopté un chien. Ou que j’avais eu mon master.
— Tu n’avais qu’à appeler, toi aussi ! Pourquoi ça devrait être encore moi, la méchante ?
— Je parle à un mur, soupira Maya, perdant patience. Tu m’as laissée seule ! J’ai dû me débrouiller par moi-même ! Évidemment que tu es la méchante !
— Tu es partie de toi-même ! cria-t-elle en retour. C’est toi qui m’as laissée seule.
De nouveau, plusieurs regards se posèrent sur elles. Maya s’excusa d’un sourire maladroit, tirant sur sa frange en espérant disparaître.
— Chaque fois que tu me parlais, j’avais l’impression d’être un fardeau. Tu disais sans cesse que j’étais “un problème de plus à gérer”. C’est pour ça que je suis partie. Et j’espérais… j’espérais tellement que tu viennes me chercher et que tu me prennes dans tes bras, juste une fois, pour me dire que tu m’aimais. Que je comptais. Que je n’étais pas un simple problème dans ta vie.
Maya se mit à sangloter, la gorge nouée, la voix éraillée.
— Tu crois vraiment que je n’avais que ça à gérer ? Ta petite crise existentielle ? Bon sang, je te pensais plus intelligente que ça.
Maya se leva brusquement. La chaise tomba à la renverse. Elle claqua ses mains sur la table dans un bruit lourd.
— Putain ! Tu ne pourrais pas agir comme une mère, juste une fois dans ta vie ?! C’est pour ça que cette conversation est la dernière. Tu parles d’ingratitude, de caprice, de crise existentielle, mais celle qui a besoin de quelqu’un pour gérer sa vie, c’est toi !
— Ne me parle pas comme ça. Et puis, de toute façon, tu peux bien dire ce que tu veux, le lien du sang est impossible à effacer. Que tu le veuilles ou non, tu resteras ma fille.
Maya releva la chaise prudemment, passa son foulard autour de son cou, posa son sac sur son épaule, et sans le moindre mot, elle tourna les talons. Le fond du café s’éclaira d’un seul coup, l’électricité étant revenue.
— Maya ! Ne pars pas. Tu n’as pas le droit. Je suis ta mère, tu vas obéir !
Elle s’immobilisa.
Sa mère étira un large sourire, satisfaite de l’effet obtenu.
Maya déposa la main sur la poignée, et tourna lentement la tête vers celle qu’elle avait appelée « Maman » de nombreuses années.
— Je te dis adieu.
Un dernier cri de la mère s’éleva, rempli de rage. « Je reste ta mère ! » criait-elle. La fille, sans plus de cérémonie, avait franchi la porte, abandonnant la toxicité d’une relation étouffante derrière elle. Un sourire sur les lèvres, elle s’enfonça dans la librairie d’à côté. Elle repéra rapidement la chevelure caramel de son ami. Discrètement, elle se glissa à ses côtés, attrapant le premier livre devant elle, se balança discrètement.
— Comment ça s’est passé ?
— Mal, avoua-t-elle avec légèreté.
Elle reposa l’ouvrage, et enfonça sa main dans sa poche, en sortant une lettre soigneusement pliée, bien que les bords fussent quelque peu cornés. Elle tendit la feuille à son ami, qui la déplia maladroitement.
— C’est vraiment fini, alors ? souffla-t-il avec un sourire.
— Oui. Rupture familiale complète, et un nouveau nom. C’est terminé. Je suis libre. Sang ou non, la justice est de mon côté.
— Allons fêter ça, madame Alice Loiseau.
Elle gloussa, remettant sa frange. Maya n’existait plus. Alice Loiseau devenait sa seule identité, et jamais plus, elle ne parlerait à celle qui lui avait donné la vie et qui lui avait tout volé jusque-là.