Je me tenais là, derrière les épaules voûtées des amis et de la famille, un sourire discret accroché aux lèvres. Les chuchotements se mêlaient aux sanglots étouffés, à la musique funéraire, au parfum pesant des fleurs. Tout était exactement comme je l’avais imaginé. Parfait. Délicieusement parfait.
Personne ne savait que j’étais là pour elle, ni que j’avais été l’architecte de sa disparition. Personne. Chaque larme, chaque geste, chaque mot prononcé dans cette chapelle résonnait avec ma propre victoire silencieuse. J’avais tout planifié pour ce moment : la distance exacte entre moi et la famille, le ton juste pour paraître compatissant, le regard baissé qui disait « je comprends votre peine ». J’étais le fantôme invisible au milieu des vivants, et j’adorais ça.
Je voyais sa sœur pleurer avec abandon, ses épaules secouées par des sanglots que je savourais comme un mets délicat. Elle était si fragile, si vulnérable. Comme elle ne pouvait pas imaginer que celui qui observait ces larmes depuis l’ombre en était la cause. J’avais attendu ce moment avec une patience infinie, jouant avec mes propres émotions comme un artiste joue avec la lumière et l’ombre sur sa toile.
Je sentais mon cœur battre plus vite à chaque murmure, à chaque poignée de main, à chaque condoléance que j’échangeais avec des inconnus. Tous croyaient à ma sincérité. Ils croyaient que je souffrais avec eux. Et c’était vrai, mais pas pour les raisons qu’ils imaginaient. Je souffrais de ne pas pouvoir partager mon triomphe à voix haute, de ne pas pouvoir leur montrer combien j’étais fier de moi.
J’avançais lentement le long des rangées, inclinant légèrement la tête devant chaque visage marqué par le deuil, feignant l’empathie avec une précision presque chirurgicale. Je me souvenais de son sourire, de ses gestes, de sa voix. Tout cela était encore gravé dans ma mémoire, intact, comme si elle existait encore juste pour moi. Et maintenant, la voir célébrée dans la mort, être pleurée par ceux qui l’avaient aimée, cela me procurait un plaisir que je n’aurais jamais cru possible.
Je me concentrais sur chaque détail : le léger tremblement de la main de son père lorsqu’il serrait un mouchoir, la façon dont sa mère ne cessait de regarder le cercueil, comme si elle pouvait renverser le temps juste par la force de son désir. Tous ces moments, ces petites failles humaines, étaient un festin pour moi. J’avais appris à observer les gens, à détecter leurs fragilités, et aujourd’hui elles étaient toutes offertes sur un plateau.
Je me rapprochai du cercueil, faisant semblant de retenir mes émotions, les yeux fixés sur le bois verni et poli. C’était mon chef-d’œuvre. Elle y reposait, mais elle me regardait encore d’une certaine manière, même si elle ne le savait pas. Je pouvais presque entendre son souffle, sentir son parfum léger qui flottait dans mes souvenirs. Un frisson délicieux me parcourut, et je dus serrer les poings pour ne pas trembler de satisfaction.
Chaque mot prononcé à voix basse, chaque geste que je faisais devant les autres, était calculé pour créer une illusion de compassion. « Je suis désolé pour votre perte »… « Elle était si douce, si gentille… »… Je les disais avec la bonne dose d’émotion, et chaque personne en face de moi tombait dans le piège. Oh, ils pensaient me connaître, croire en ma sincérité, mais ils n’avaient aucune idée.
Je me sentais vivant comme jamais. Les morts autour de moi étaient irréels, distants, et pourtant si présents dans ma mémoire. Elle avait été là, tangible, et maintenant elle n’était plus qu’une image, un souvenir, une relique. Et moi, je me tenais là, maître silencieux de cette scène, savourant mon triomphe avec une fierté interdite.
Je remarquai son meilleur ami, le visage blême, les mains crispées sur le bord du cercueil. Il ne me connaissait pas, pas vraiment, mais je voyais dans ses yeux cette déchirure que j’avais orchestrée, cette absence qu’il ne pourrait jamais combler. J’eus un sourire imperceptible. Il n’avait aucune idée que je partageais la même pièce, respirant le même air que lui, mais avec une toute autre intensité, une toute autre raison.
À un moment, la mère s’approcha, les épaules tremblantes, le visage noyé de larmes. Je me penchai légèrement, inclinant la tête comme un compagnon compatissant. Je murmurai quelques mots de condoléance, choisis avec soin, et elle m’agrippa presque instinctivement, cherchant un réconfort que je ne pouvais lui offrir. Je sentis son souffle contre ma joue, son désespoir palpable, et je me délectai de chaque instant. Elle croyait en moi, et c’était exactement ce que je voulais.
La cérémonie continua, les chants et les prières se succédant, mais mon esprit flottait entre le passé et le présent. Je revivais chaque détail du moment où je l’avais choisie, chaque geste qui avait conduit à sa mort, chaque silence qu’elle avait laissé derrière elle. Et maintenant, la voir célébrée dans sa perte, dans son absence, c’était comme une symphonie parfaite. Tout était exactement comme il fallait.
Je m’installai dans un coin, regardant la famille et les amis se regrouper, partager leurs souvenirs, pleurer et rire en évoquant son nom. Chaque anecdote, chaque souvenir était une flèche dirigée vers mon propre cœur, mais je savais garder mon masque. Les autres pleuraient pour elle, mais moi, je savourais la perfection de ma manipulation, le contrôle absolu sur cette scène.
Le prêtre parlait, mais ses mots étaient un murmure comparé au bruit de mon propre cœur. Je me voyais dans chaque ombre, dans chaque silence, dans chaque regard jeté vers le cercueil. Et je savais, sans aucun doute, que ce moment resterait gravé dans ma mémoire comme le sommet de mon art.
À la fin de la cérémonie, quand les gens commencèrent à quitter la chapelle, je fis un dernier tour, serrant des mains, offrant des sourires et des mots réconfortants. Personne ne pouvait deviner ce que je cachais derrière mon expression tranquille. La fierté bouillonnait en moi, un feu secret que personne ne pouvait éteindre.
Et tandis que je sortais dans le soleil froid de l’après-midi, le vent me caressant le visage, je me sentis invincible. J’avais été là, au cœur de leur peine, et personne n’avait rien vu. Personne. Tout était parfait.
Je suivais la foule qui se dispersait lentement, avançant avec la dignité feinte d’un visiteur compatissant, tout en gardant mon attention sur chaque détail. Chaque visage, chaque geste, chaque mot échangé devenait pour moi une scène à savourer. La mère de la défunte s’éloignait en pleurant, son corps secoué par des sanglots qui me faisaient frissonner de plaisir discret. Sa vulnérabilité était une musique à mes oreilles, un rappel que j’étais au centre de cette chorégraphie silencieuse.
Un ami de la défunte s’approcha de moi, un jeune homme nerveux qui cherchait à partager ses souvenirs. Je l’écoutai avec attention, inclinant légèrement la tête, laissant échapper un soupir de compassion bien calculé. Ses mots étaient simples, remplis d’émotion brute, et je devais m’efforcer de contenir mon propre enthousiasme intérieur. Chaque souvenir qu’il évoquait, chaque anecdote joyeuse sur sa vie, me ramenait à ce moment précis où je l’avais ôtée de ce monde. Je pouvais presque revoir son visage, surpris et paniqué, avant que tout ne se termine. Et maintenant, je me tenais là, un spectateur invisible et victorieux, assistant à sa propre mise en scène de deuil.
Je me mouvais parmi eux avec grâce, ajustant ma posture, modulant mes expressions, donnant à chacun le sentiment que j’étais là pour eux autant que pour elle. Personne ne soupçonnait que je tirais un plaisir interdit de chaque larme versée. La frontière entre le vrai et le faux était poreuse pour moi, un terrain de jeu où je régnai en maître. J’observais leurs mains trembler, leurs regards se perdre, et j’y trouvais une satisfaction silencieuse qui me remplissait d’une énergie étrange et exquise.
Je pris un moment pour m’éloigner légèrement, m’asseoir sur un banc à l’écart, les yeux fixés sur le cercueil qui restait là, fermé, inatteignable. Les fleurs étaient éparpillées tout autour, symboles fragiles d’un hommage sincère que je transformais en trophée personnel. Chaque rose, chaque lys, chaque gerbe semblait respirer sa présence, et je me sentais étrangement connecté à ce qui restait d’elle. L’odeur des fleurs se mêlait à celle des bougies, à celle du bois verni, et tout cela me rappelait la scène que j’avais orchestrée, la perfection silencieuse de ma main invisible.
Je laissai mes yeux glisser sur la famille encore rassemblée, leurs visages marqués par la douleur et la fatigue. Je pouvais presque voir leur résistance s’effriter sous le poids du chagrin, et je pris un plaisir secret à imaginer comment ils auraient réagi s’ils avaient su qui j’étais réellement. Le tueur assis parmi eux, feignant la compassion, les enveloppant d’un voile de fausse humanité… Cette idée me fit sourire. Et je me sentis, pour un instant, invincible.
Un moment plus tard, je me levai et me rapprochai de la sœur de la défunte, une jeune femme aux yeux rouges et gonflés. Elle me fixa un instant, et je sus qu’elle cherchait à trouver en moi un soutien, une force qui pourrait l’aider à traverser cette épreuve. Je m’inclinai légèrement, et lui murmurai des paroles de réconfort que j’avais soigneusement préparées. Ses mains tremblaient lorsqu’elle se serra contre moi, et je sentis une vibration étrange parcourir mon corps. Personne ne pouvait imaginer ce que je ressentais vraiment.
Je continuai à marcher parmi les groupes de proches, échangeant quelques mots ici et là, offrant des accolades prudentes et des condoléances sincères de façade. Chaque interaction était un petit jeu de pouvoir, une danse subtile où je contrôlais la perception des autres tout en restant invisible pour leurs véritables yeux. La tension que je ressentais à chaque instant, le frisson de l’anticipation que quelqu’un puisse me découvrir, rendait l’expérience encore plus délicieuse.
Le prêtre reprit la parole pour quelques dernières bénédictions, et je me tins debout, la tête légèrement inclinée, écoutant ses mots qui glissaient sur moi sans véritable signification. Je ne venais pas ici pour la foi ou pour la consolation ; j’étais ici pour moi-même, pour revivre la perfection de mon crime, pour savourer chaque instant de cette mascarade funéraire. Chaque prière, chaque murmure, chaque gémissement de douleur me rappelait que j’avais le contrôle total, et que personne n’en avait conscience.
Lorsque la cérémonie prit fin et que la foule commença à se diriger vers l’extérieur, je fis mine de me joindre aux conversations, engageant de légers dialogues avec ceux qui me paraissaient les plus vulnérables. Je parlais avec la précision d’un chirurgien, choisissant chaque mot pour sembler compatissant, tout en laissant mon esprit danser sur le souvenir de mes actes. Le contraste entre mon comportement apparent et mes pensées intérieures était un délice pervers que je ne pouvais partager avec personne.
Je me retrouvai seul un instant, sur le perron de la chapelle, regardant les derniers invités s’éloigner. Le vent soufflait doucement, emportant avec lui les murmures et les sanglots, et je me sentis comme un conquérant sortant d’une bataille silencieuse. Tout était parfait. Chaque geste, chaque larme, chaque soupir que j’avais observé était désormais gravé dans ma mémoire comme une œuvre d’art personnelle, un monument à ma propre maîtrise.
Je marchai lentement vers ma voiture, savourant chaque pas, chaque sensation de pouvoir invisible. Je repensai à elle, à son visage, à son rire, à la manière dont elle s’animait dans ma mémoire. Tout cela me donnait une énergie étrange, presque euphorique. J’avais été là, présent parmi ceux qui la pleuraient, et personne ne savait. Personne ne pourrait jamais savoir. Et cette certitude me rendait plus vivant que jamais.
Alors que je m’éloignais, je jetai un dernier regard sur la chapelle, sur le cercueil, sur la famille qui commençait à se disperser. Un sourire se dessina sur mes lèvres. Je savais que ce moment resterait à jamais gravé dans mon esprit, une scène que personne ne pourrait effacer, un triomphe silencieux qui m’appartenait seul. Et tandis que je disparaissais dans le vent froid de l’après-midi, je me sentis invincible, maître de cette pièce, de ces émotions, de ce chagrin.