Happy Deathday
C’était un jour magnifique pour des funérailles. Certains auraient peut-être même dit que c’était une trop belle journée pour des funérailles. Ce n’était pas le cas de Gideon. Aucun jour n’était trop beau pour des funérailles à ses yeux.
Il finissait de nouer le noeud de sa cravate quand une série de coups retentit.
— J’arrive !
Il trébucha en se précipitant hors de sa chambre pour aller déverrouiller la porte, les doigts toujours autour du noeud qu’il s’apprêtait à serrer. Incapable de libérer ses mains, il perdit son équilibre et bascula en avant.
— Aaaaaaah !
La chute de Gideon lui sembla durer une éternité. Il vit le plafond devenir mur comme au ralenti, puis sa tête percuta une pile de livres qui s’effondra aussitôt. Le coin pointu de la couverture d’un relié à la couverture rigide lui rentrait dans la fesse gauche, tandis qu’un autre était planté dans sa joue droite — pas de jaloux, se dit-il.
— Gideon ! Ça va ? s’enquit une voix de l’autre côté de la porte.
Gideon aurait bien aimé pouvoir répondre, malheureusement la chute l’avait si bien étourdi que les seuls sons qu’il parvint à produire furent une série de grognements.
— Gideon, réponds-moi !
La voix de l’autre côté de porte commençait à perdre patience, rendue inquiète par le fracas provoqué par sa chute, malheureusement il ne pouvait toujours pas bouger. Son corps ne répondait plus.
— Gideon, dépèche-toi d’ouvrir où je fracasse ta porte !
La seule réponse de Gideon fut une série de borborygmes qui s’acheva dans un gargouillement opulent.
— Mais qu’est-ce que tu fais, Gideon ?
Comme ses sens commençaient à revenir, Gideon en profita pour tenter de bouger un orteil. Mal lui en pris. Ce simple mouvement enclencha une effroyable réaction en chaîne. En effet, en remuant son doigt de pied, il décala accidentellement le pied d’une table qui ne trouva rien de mieux à faire que de céder sous la force excercée, si faible fut-elle.
Un nouveau fracas résonna à travers la pièce. Cette fois, c’est une table tout entière qui s’effondra. L’extrémité du plateau vint écraser le ventre de Gideon, toujours au sol et sans défense, puis c’est l’intégralité des objets entreposés sur la table de travail qui acheva sa course sur son corps fragile.
— Gideon ?
Cette fois la voix était véritablement paniquée. Il y eut un coup sourd sur la porte, aussitôt suivit d’un autre, puis encore d’un autre. Les coups de succédaient pendant que Gideon perdait peu à peu connaissance, écrasé par le poids de la table et de qui reposait dessus. La porte cèda enfin sous l’effet d’un énième coup.
— Gideon ! Oh, par tous les dieux, Gideon !
Une grande silhouette fine se précipita en avant avec un bruit de claquements. Horrifiée, elle s’agenouilla auprès de Gideon qui ne bougeait plus, tout à fait inconscient.
— Mais qu’est-ce que tu as fait ? se lamentait le nouveau venu. Regarde-moi ce carnage ! Tout est sans dessus dessous… Que dirait Henriette si elle voyait ça ?
Malgré toutes ses jérémiades, le nouvel arrivant ne semblait pas décidé à toucher quoi que ce soit, de la même façon qu’il ne semblait pas vouloir dégager Gideon de l’empilement sous lequel il venait de le trouver.
— Quelle idée tu as eu de faire ça aujourd’hui ! Une si belle journée… Ohlala, mais quel dommage.
La grande silhouette, tout en os et en angles, s’agenouilla précautioneusement, déterminée à ne rien modifier de la scène qu’elle venait de découvrir. Elle approcha une main osseuse, hésita, la recula, puis pris sa décision et enleva une mèche du visage paisible de Gideon, toujours évanoui.
— Tu as toujours eu le sens du spectacle, mais là c’est vraiment le pompon, mon ami.
Gideon ne réagit pas à ces mots, pas plus qu’il ne réagit à son toucher. Son ami continuait à se lamenter sans rien mettre en oeuvre pour le libérer de la situation pour le moins embarassante dans laquelle il l’avait trouvé.
— Les autres vont être verts quand ils vont savoir ce qu’ils ont raté ! Ils auraient mieux fait de venir avec moi au lieu d’aller au cimetière.
L’ami de Gideon tâta délicatement la joue puis le cou de Gideon.
— Et c’est dommage, tu n’as pas tout à fait réussi… C’est peut-être mieux que les autres soient allés au cimetière directement, en fait. Au moins ils ne sont pas témoins de cette situation embarrassante. Franchement, Gideon, mais à quoi pensais-tu ?
Gideon, cette fois, sembla réagir à la question. Une de ses paupières frémit et un doigt de sa main gauche eut un sursaut. Il était encore loin de réellement reprendre connaissance cela dit, alors son ami décida que le mieux à faire était de prendre son mal en patience. Après tout, quoiqu’il doive advenir allait bien finir par advenir. Il commença à fredonner une élégante mélodie emplie de nostalgie, ses doigts balayant la peau fragile de Gideon. Des bleus, déjà, commençaient à apparaître sur sa peau diaphane, là où les objets lui étaient tombés dessus. La plaie de sa joue — due au coin du relié — avait fini de saigner et coagulait joliment.
— Ascèle ?
La question était à peine audible par-dessus la chanson de l’ami de Gideon.
— C’est toi, Ascèle ?
Cette fois la voix était plus forte. Le chant cessa et un silence étrange s’éleva dans la petite pièce, aussi palpable qu’une pluie d’automne.
— Gideon ! Tu m’as fait une peur bleue, lança finalement Ascèle.
— Je crois que tout m’est tombé dessus, désolé.
— Ne t’excuse pas pour ça, voyons. Dis-moi plutôt ce qui t’a pris de vouloir faire ça le jour des funérailles de quelqu’un d’autre ! Et comment tu t’es râté.
Gideon laissa échapper un léger bruit à mi-chemin entre sanglot et gémissement. Il commençait à se demander si la table en tombant ne lui avait pas éclaté un organe ou deux tellement il avait mal au ventre. Ascèle ne réagit pas aux bruits que faisait son ami, trop curieux de connaître les raisons d’une telle scène.
— Alors, Gideon ?
— C’est un accident, Ascèle ! Je ne voulais pas faire ça aujourd’hui. Aide-moi maintenant, ça fait mal.
— Un accident ?
Ascèle cracha le mot comme s’il lui brulait la langue. Dans ce monde, les accidents n’existaient pas. Ils étaient des échecs. Non, ça ne pouvait pas être ça. Il fallait que ce ne soit pas ça. Ascèle ne pouvait pas accepter un accident.
— Voyons, Gideon, tu perds la tête. Ton cerveau décomposé est perturbé.
— Non, Ascèle ! C’est vrai. Il s’agit bien d’un accident.
Désespéré, Gideon attrapa le radius d’Ascèle, glissant ses doigts dans le creu le séparant de l’ulna, puis il le tira vers lui en levant son visage tuméfié.
— Tu sais bien que je ne ferais jamais ça le jour du Deathday de quelqu’un d’autre ! Et surtout pas avant ses funérailles ! Ça ne se fait pas.
— Non, c’est vrai… Ça ne se fait pas. Mais un accident, Gideon ! C’est douteux, du pire mauvais goût, même ! Remourir le jour du Deathday de quelqu’un d’autre par accident… tu te rends compte de l’affront ?
— Ascèle, s’il te plaît, écoute-moi, Gideon tira encore un peu plus sur les os de son ami pour le faire s’approcher de lui, puis il continua en murmurant : on peut garder ça secret, s’il te plaît ?
Ce fut la goutte de trop. Ascèle arracha son bras de la faible poigne de Gideon et le repoussa par terre avant de se lever brusquement.
— Tu me fais honte, Gideon. On ne ment pas sur la mort des gens. On ne triche pas avec la mort des gens. Ton accident est déjà une honte suffisante, pas besoin d’y ajouter l’infâmie du mensonge.
— Tu ne comprends pas, Ascèle. Si je ne meurs pas correctement, plus personne ne voudra jamais me parler. Surtout si je meurs le jour du Deathday de quelqu’un d’autre !
— Non, Gideon, c’est toi qui ne comprends pas. Dans ce monde qui est le nôtre, rien n’a plus d’importance que nos valeurs. Je refuse d’entacher ma virtue de la souillure du mensonge. J’espère que la prochaine fois que tu mourras, tu mourras correctement.
S’il avait pu le faire, Ascèle aurait craché sur Gideon, mais il ne le pouvait pas. Au lieu de ça, il tourna le dos à son ami, déterminé à le laisser à son agonie non préméditée, après tout il avait des funérailles qui l’attendaient. De vraies, belles funérailles, faites dans les règles de l’art. Un sublime Deathday avec une mort orchestrée et millitrée, une mort qui, il le savait déjà, serait de toute beauté.
— Adieu, Gideon. Ne m’adresse plus la parole. Je n’ai pas envie d’être souillé par cette mort indigne.
— Ascèle !