La Table aux Miroirs
Je pousse la porte de l’échoppe en retard, comme d’habitude. Une fine brume violette flotte déjà dans l’air, et une étrange odeur d’herbes confites se mêle à celle du pain cuit au feu astral. À peine le temps d’attacher mon tablier que la sonnette ensorcelée carillonne toute seule : le premier client est là.
Bienvenue à la Table aux Miroirs, la taverne la plus fréquentée de la ville flottante de Nevenel. Ici, les chaises parlent, les plats changent selon l’humeur, et les clients... eh bien, ils ne sont jamais vraiment « ordinaires ».
Je traverse la salle, où les murs changent de couleur selon l’émotion dominante de la pièce (ils sont orangés ce matin, signe que la bonne humeur est là), et je m’avance vers la table du fond. Une femme sans visage, drapée d’un voile de brume, me fait signe. Elle commande du thé de mémoire — une spécialité de la maison. Je lui demande :
— Quel souvenir voulez-vous revivre aujourd’hui ?
Sa voix semble venir de l’intérieur de ma tête :
— Le parfum du jardin de ma mère. Elle est morte il y a trois cents ans.
Je hoche la tête, et me dirige vers le comptoir. Je dépose trois feuilles de rose temporelle dans la théière enchantée. L’eau frémit d’un vert pâle, puis s’assombrit jusqu’à devenir presque noire. Parfait. Je retourne lui servir la tasse. La brume autour d’elle se fait plus dense, et je jurerais sentir une odeur de pivoines et de pluie.
À la table du milieu, un vieux gobelin tricote un pull pour son familier, un corbeau à six ailes. Il commande du pain du vent et une soupe au silence. Je me demande ce qu’il a vécu aujourd’hui pour désirer autant de calme. Mais je ne pose pas de questions — règle numéro un ici : les clients viennent oublier ou se souvenir, pas expliquer.
Vers midi, l’échoppe est bondée. Une bande de fées des neiges entre en riant, laissant derrière elles une traînée de cristaux gelés qui font glisser deux chaises. L’une se plaint (la chaise, pas la fée) :
— J’ai déjà mal au dossier depuis hier, c’est pas le moment !
Je lui promets un coussin chauffant. J’ai toujours un peu d’affection pour le mobilier vivant : ils subissent tout sans rien dire — ou presque.
Plus tard dans l’après-midi, un client que je n’ai jamais vu entre. Il est entièrement vêtu de noir, même son visage semble absorbé par une ombre mouvante. Mais c’est sa voix qui me glace.
— Une bière du passé, murmure-t-il.
Je le regarde, méfiante.
— Quelle époque ?
— Celle où j’étais encore en vie.
Je ne réponds pas. Je file à la cave chercher une bouteille vieille de plusieurs siècles, scellée dans une fiole de mémoire brute. Quand je remonte, il a disparu. Seule reste une pièce d’argent noircie sur la table — marquée du sceau des Revenants. Je tremble un peu en rangeant la pièce. On dit que ceux qui la gardent peuvent entendre les morts en rêve. Je la glisse dans la boîte maudite, derrière le comptoir.
Le soir tombe doucement. L’échoppe se vide peu à peu. Une licorne fatiguée vient s’asseoir au bar, la corne fendue, l’œil triste. Je lui sers un verre d’oubli doux. Elle le boit lentement, puis disparaît dans un soupir de brume.
Quand je ferme enfin la porte, les chaises soupirent de soulagement, les murs deviennent bleu nuit, et je reste seule avec les bougies qui chantent des berceuses. Une autre journée étrange, et pourtant... tout à fait ordinaire, ici, à la Table aux Miroirs.