Lila vérifia une énième fois l’heure affichée sur son portable, 15h57, avant de contempler son environnement. La salle d’attente était plutôt spacieuse et chaleureusement décorée. Le design contemporain et anguleux des fauteuils était contrebalancé par l’ajout d’épais coussins aux tons chauds et à l’aspect moelleux. La baie vitrée donnant sur la cour verdoyante du bâtiment en contrebas laissait entrer la lumière du jour. Une petite musique d’ambiance achevait de donner un aspect accueillant à l’endroit. Malgré tout, Lila était tendue.
Sa jambe gigotait nerveusement alors que ses yeux faisaient des aller-retours entre l’entrée de la salle d’attente et son téléphone. Elle tenta de se distraire en ouvrant un jeu, mais le moindre bruit ou mouvement l’empêchait de se concentrer. Cela suffit cependant à la distraire quelques minutes. Quand elle vérifia à nouveau l’heure, il était 19h04. Bientôt cinq minutes de retard.
Soudain un homme fit son entrée dans la salle et l’appela avec un sourire bienveillant. Son cœur se mit à battre d’angoisse à l’entente de son nom, mais elle s’efforça de se lever et répondre poliment.
— Oui, bonjour.
— Vous n’étiez pas censée être accompagnée ? questionna l’homme en réajustant ses lunettes. Ce serait difficile de faire une thérapie de couple si vous n’êtes pas deux.
— Euh, bah…
— Nous ne sommes pas en couple, retentit alors dans le dos du thérapeute qui sursauta.
Lila émit un petit cri et serra les poings avant que la logique reprenne le contrôle de son corps. Elle passa un œil au-dessus de l’épaule du thérapeute pour observer l’intérieur du bureau. Aucune trace de la personne qui venait de parler. Mais Lila, qui s’avait à quoi s’attendre, se mit à scruter chaque recoin de la pièce intensément.
— Qu-qui est là ? balbutia l’homme avec incertitude en rentrant dans la pièce. Montrez-vous !
Lila le suivit silencieusement, les sens en alerte. Puis soudain la porte claqua et le bureau fut plongé dans le noir complet. Cet enchainement d’évènement brusque arracha un cri à Lila. Elle détestait les jumpscare. Un petit rire moqueur s’éleva sur sa droite tandis qu’elle tâtonnait l’espace autour d’elle.
Quand la lumière revint soudain, un homme en tenue de magicien noir de jais se tenait assis sur l’accoudoir du beau sofa moutarde du thérapeute. Son visage était entièrement dissimulé derrière un masque lisse mais sa position goguenarde démontrait qu’il n’était pas peu fier de son effet.
— C’est…, souffla le thérapeute, les yeux grands ouverts.
— Oui, c’est l’As de Pique, finit Lila sur un ton blagueur pour cacher sa nervosité. J’imagine qu’entrer par la porte était trop compliqué ?
— Je peux partir si mon comportement ne te convient pas, répondit le fameux voleur illusionniste.
— Bien tenté ! Mais j’ai dû me faire violence pour réserver cette séance alors tu n’y échapperas pas non plus.
— Ça promet…, soupira-t-il.
Lila s’installa à l’autre bout du sofa, l’air gêné, puis commença à détailler le bureau du thérapeute avec curiosité. Le voleur, lui, croisa les bras et porta son attention vers l’homme qui avait pris place face à eux.
— Ça fait longtemps que vous vous connaissez, tous les deux ? demanda le thérapeute en sortant un stylo. Quel est votre lien ?
Lila se tourna vers le voleur, espérant qu’il prenne la parole, mais c’était peine perdue.
— Je crois que ça va faire quinze ans maintenant, plus ou moins, répondit timidement Lila avant de doucement se laisser emporter par sa passion pour le sujet. J’ai donné vie aux sœurs Johanson et à l’As de Pique pour la première fois en 2010. Je suis particulièrement attachée à tous ces personnages car ils font partie du premier roman original que j’ai terminé. Cela a pris dix ans parce que j’ai recommencé l’écriture du début une dizaine de fois avant d’arriver à la fin du Tome 1. J’étais jeune quand j’ai commencé à l’écrire et ma plume, mais aussi mes idées et ma vision des personnages ont énormément changé en 10 ans, d’où mes nombreuses réécritures. Le personnage de l’As de Pique en particulier a beaucoup évolué depuis les tout premiers jets. Il est beaucoup plus complexe et moins cliché qu’on pourrait le penser au début. J’en suis assez fière.
Le voleur renâcla en détournant le regard. Les mots de Lila ne semblaient pas lui plaire et le thérapeute ne manqua pas de l’interroger sur sa réaction.
— Vous n’êtes pas d’accord, Monsieur l’As ? Je peux vous appeler Monsieur l’As ?
— Peu importe, soupira le voleur. Ce n’est pas comme si mon avis comptait, hein ?
— Pourquoi pensez-vous que votre avis ne compte pas ?
— Elle vient clairement de dire qu’elle est fière de m’avoir rendu complexe. Vous savez ce que ça veut dire ça ? Ça veut dire qu’elle a fait de ma vie et de ma personnalité un foutoir pas possible et qu’elle s’en félicite. Ça veut dire que quoi que je fasse, je suis confronté à de la douleur, du stress et de la frustration, à des choix impossibles, des choix avec lesquels je dois vivre, des choix pour lesquels ma vie est même en jeu. Et plus c’est difficile, plus madame et ses lecteurs se gaussent et se réjouissent. Ils font semblant de s’apitoyer sur mon sort alors que dans la vraie vie il ne battrait même pas un cil pour aider les gens comme moi. Je ne suis qu’un pauvre pion dans son jeu si soigneusement préparé alors à quoi bon ?
Un silence suivit sa tirade. Lila était surprise d’entendre le jeune voleur s’exprimer autant. Ce n’était pas à son habitude. Étant tous les deux de nature plutôt réservée, ils n’avaient jamais vraiment eu l’occasion de discuter comme il se doit.
— Vous voulez lui répondre ? l’encouragea le thérapeute en voyant son hésitation.
— Je suis désolée de ce que tu as dû vivre. Je ne peux pas t’empêcher de m’en vouloir. Ta vie est merdique, c’est vrai, et je t’ai confronté à des choix auxquels je détesterais être confrontée moi-même.
— Alors pourquoi ? Pourquoi s’acharner sur moi ?
— Alors déjà je ne m’acharne pas. Sache que tout ne tourne pas autour de toi et que chaque personnage a son lot d’embûche. Miss Johanson, par exemple, a des obstacles bien plus lourds que les tiens à surmonter. Mais, si je mets toutes ces embûches sur votre route, c’est parce que je crois en vous, en toi. Tu es brillant et capable de faire de grandes choses. Encore faut-il que tu orientes tes talents dans la bonne direction. Toutes ces épreuves te rendront plus fort, plus juste, te feront évoluer…
— Pas si elles me tuent avant.
Lila écarquilla les yeux de surprise à la suggestion et le ton du voleur se fit plus pernicieux.
— Tu y as pensé, pas vrai ? Une fin où je finis par me sacrifier pour le bien commun et meurs héroïquement. Comme si ça pouvait laver tous mes pêchés. Mais quels pêchés d’ailleurs ? Qu’ai-je fait pour mériter un tel destin ? Si tu croyais en moi, tu n’hésiterais pas autant à me garder en vie !
La voix du voleur trembla de colère et il se redressa soudain. Lila l’observa abasourdie faire les cents pas pour se calmer.
— Est-ce vrai, Lila ? intervint le thérapeute. Vous avez prévu de mettre fin à ses jours ?
— Je… Oui, j’y ai pensé, mais ce n’était pas une punition, déclara l’auteure en pesant chaque mot. Je te connais. Sous tes airs de grand méchant loup, je sais qui tu es vraiment : quelqu’un prêt à risquer sa vie pour sauver les autres. Tu l’as toujours été. C’est la seule chose qui n’a jamais changé dans toutes les versions de toi. Alors, je me suis dit qu’après toutes ces épreuves, peut-être que c’était une meilleure fin pour toi. Que tu méritais la paix, enfin.
Elle baissa la tête, peu fière de son aveu. Le voleur stoppa sa marche pour la fixer longuement à travers son masque.
— Mais vous n’avez pas encore décidé, continua le thérapeute. Pourquoi hésitez-vous ?
— C’est drôle, sourit tristement Lila. J’adore planifier mon roman à l’avance. Je peux passer des heures à mettre en place une structure narrative, à réfléchir à tous les détails. Mais une fois que l’écriture est lancée, que l’histoire et les personnages prennent vie, je me laisse toujours surprendre. Je pense tout savoir de ce qu’il va se passer et comment chaque personnage va réagir, mais il y a toujours des imprévus. Au final, ça se finit rarement comme je l’avais prédit alors, qui sait ? Peut-être que l’As est plus fort que je ne le pensais. Peut-être qu’après toutes les épreuves qui l’attendent, il sera capable de se relever et de construire un avenir radieux. Après tout, il a toujours eu le don pour surprendre, moi y compris…
— Donc c’est à moi de faire mes preuves pour survivre, c’est ça ? fulmina le voleur en enfonçant ses doigts sur le dossier du sofa, de part et d’autre de la tête de Lila. Je dois me battre pour rester en vie, encore et toujours ?
— Je ne sais pas, couina Lila en essayant de ne pas céder à la peur. Est-ce que c’est ce que tu veux ? Tu préfèrerais que ça s’arrête ?
Le corps tendu du voleur se ramollit bientôt puis il reprit ses allers-retours d’un pas plus nerveux avant d’avouer :
— Je… J’aurais préféré que ce soit différent.
— C’était le cas, avant, l’informa Lila, plus sereine. Il y a eu plusieurs versions de toi. Des versions plus heureuses et insouciantes mais cela les a rendus trop confiants et égoïstes pour espérer survivre aux personnages mal intentionnés. Au final, c’est parce que tu as vécu des évènements difficiles que tu es la version qui a triomphé sur les autres. Je n’ai pas vraiment eu à décider quoi que ce soit. J’ai simplement altéré ton personnage jusqu’à ce que tu t’imposes en tant que la meilleure version de toi-même.
— C’est ça, la meilleure version de moi-même ? s’esclaffa le voleur. Tu parles d’un chef-d'œuvre !
— Meilleure ne veut pas dire parfaite, au contraire. Un bon personnage doit pouvoir évoluer et ressortir grandi des épreuves. C’est ça qui fascine et donne du baume au cœur dans chaque histoire. C’est pour ça qu’on écrit. Créer d’autres gens et d’autres histoires pour mieux se connaitre soi-même. C’est aussi pour cela que la thérapie existe, non ?
— Oh eh bien, bégaya le thérapeute face à la mine doucereuse de Lila. C’est vrai que l’écriture peut être thérapeutique à un certain degré.
— Thérapeutique ? murmura soudain l’As de Pique avant de s’avancer dangereusement vers Lila. En fait, tu te complais à nous voir ramper dans des vies misérables parce que ça te permet d’oublier que ta vie n’a rien d’extraordinaire !
— Monsieur l’As, calmez-vous, commença à s’inquiéter le thérapeute.
— Non, ça ne me plait pas de vous voir souffrir, répondit calmement Lila, le regard humide. Mais j’aime créer et vivre cette histoire à travers vous. J’aime m’immiscer dans chacune de vos têtes et ressentir vos doutes et vos joies. J’aime rire et pleurer avec vous. Toutes ces émotions me font me sentir drôlement vivante. C’est ça que j’aime.
Elle leva son visage larmoyant en direction du voleur pour lui sourire tendrement. Le voleur eut un mouvement de recul. Cet élan de vulnérabilité le rendait mal à l’aise.
— Tu es déjà en vie mais tu as besoin de te mettre dans la peau de personnages fictionnels pour te sentir vivante ? résuma-t-il en fronçant les sourcils avant de soupirer. Tu es vraiment dérangée.
Comme pour étayer son propos, Lila se mit à rire. Le son accompagné de son visage encore rouge et humide était troublant à entendre.
— Oui, c’est possible, acquiesça-t-elle finalement en séchant ses larmes. Mais je suis honnête avec mes sentiments, moi, au moins…
Un soupçon de malice dansa dans les yeux de l’auteure et le voleur détourna bien vite le regard en se raclant la gorge.
— La faute à qui ? grinça-t-il entre ses dents.
Il fut surpris d’entendre soudain la voix de Lila l’appeler par son prénom à quelques centimètres de son oreille. Il se retourna d’un bloc, tel un chat face à une baignoire remplie d’eau, et la toisa. Il était plus grand qu’elle d’une bonne quinzaine de centimètres mais cela ne suffit pas à l’intimider. Au contraire, elle lui offrit un regard plein de douceur.
— Tu n’as pas choisi ton passé mais tu peux encore choisir ton présent. Pour l’instant, tu as choisi de t’isoler, sauf qu'en vérité tu n’es pas seul. Car malgré tes malheurs, je t’ai offert un entourage en or. Libre à toi de faire tomber le masque et devenir bien plus que ce que j’aurais pu imaginer.
Le voleur prit le temps d’assimiler ses paroles et, pendant un bref instant, la tension semblait s’être complètement évaporée de la pièce. Puis le jeune homme vint déposer sa main gantée sur le crâne frisé de Lila.
— Très bien, clama-t-il. Tu veux être surprise ? Tu seras surprise.
Lila sentit la main du voleur la pousser en arrière et elle trébucha jusqu’à heurter le sofa pour enfin s’étaler de tout son long dessus.
— Monsieur l’As, attendez ! s’écria le thérapeute en se levant. On peut faire une photo ?
Mais Lila eut juste le temps de tourner la tête pour apercevoir la silhouette du magicien-voleur disparaitre derrière les rideaux de la baie vitrée. Bientôt, l’ombre de son deltaplane remonta le long de la façade de l’immeuble pour ensuite se perdre dans le ciel étoilé.
— Quelle drama queen, se mit à rire Lila.