Assise, ou plutôt avachie sur le sofa, j’observe la vieille femme devant moi. Son tailleur, parfaitement repassé, se marie avec ses cheveux noués en un chignon sans bavure. Qu’attend-elle pour commencer la séance ? Que l’autre ait le temps d’enfin comprendre la vérité ?
“Bien. Qu’est-ce qui vous amène ici ? demande-t-elle enfin, les jambes croisées d’une posture presque agaçante.
– Tout est entièrement de sa faute.
– Non mais j’hallucine, ça va pas ou quoi ?”
Révoltée, je me retourne face à la blonde, assise sur ma gauche. Quel culot, je rêve ! Ce n’est pas parce qu’elle porte la superbe robe que sa mère lui a aisément achetée que ça lui donne tous les droits. Ses yeux bleus me dévisagent, tandis que son visage tente de ne trahir aucune émotion.
“Mademoiselle d’Estiellac, ici présente, ose m’accabler de tous ses maux.
– Et comment ne pas t’en tenir responsable au vu de tes propos !”
Sa bienséance ne va pas tarder à me courir sur le haricot. N’est-elle pas capable d’assumer ses actes ? Il est évident qu’au premier regard, on pourrait lui faire confiance. Entre son apparence de princesse et ses manières irréprochables, je ressemble plus au SDF du coin qu’à sa créatrice.
“Que s’est-il passé ? En commençant par votre version, propose la thérapeute en direction de l’autre poupée.
– Comme c’est étonnant.” gromellé-je en croisant les bras sur ma poitrine.
Le regard de la vieille dame se pose sur moi d’une froideur qui calme mes ardeurs. C’est quoi son problème à elle aussi ? Je suis venue pour parler pas pour jouer à la plante verte.
“Si nous voulons que la séance se passe au mieux, je vais vous demander de respecter mes consignes, ainsi que la voix de votre camarade.
– Très bien, pesté-je, les dents serrées.
– Donc, je disais. Pouvez-vous m’expliquer ce qui a créé ces tensions ?”
Bien que l’envie de répondre à sa place me dévore, je lutte afin de rester silencieuse et d’écouter ses soi-disant arguments. Amélina hésite un instant, défroissant des plis invisibles de son jupon. Son inaction me tend. Comme d’habitude, elle n’est pas capable de prendre des décisions et attend simplement que le bon Dieu lui vienne en aide.
“Nous avons eu des échanges quelque peu… Mouvementés ces derniers jours, entreprend-elle enfin.
– C’est-à-dire ?
– Elle me reproche des sujets qui n’ont pas lieu d’être.
– C’est la meilleure, celle-là !”
Mon objection me vaut un nouveau coup d’oeil réprobateur. Bien. Je vais ouvrir grand les bras pendant qu’elle m’en colle une, vu que c’est visiblement ce qu’on attend de moi. La thérapeute n’ajoute rien, pourtant à travers ses iris sombres, je peux y lire mes réponses.
Sommes-nous au tribunal que je n’ai pas le droit à la parole ? Un raclement de gorge attire mon attention, découvrant la blonde qui me fixe d’un air grave. Qu’elle n’ose pas prononcer un seul mot celle-là.
“Reprenons, si vous êtes en capacité d’écouter.
– Oui, madame, articulé-je alors qu’elle ne peut retenir un souffle las.
– Quels sont les critiques de votre voisine ?
– Elle prétend que je ne suis pas capable de reconnaître les signes.”
Un rictus m’échappe en la voyant tiquer sur cet aveu. J’ai raison, je le sais. Cette séance ne servira qu’à confirmer ce fait. Face à nous, notre interlocutrice griffonne machinalement son petit calepin, hochant brièvement la tête.
“Bien. De quels signes parle-t-elle ?
– Des appels de phare, ou même simplement du phare à ce niveau, marmonné-je, ignorant volontairement l’incompréhension qui s’affiche sur le visage d’Amélina.
– Selon ses dires, il est clair que je plais à un jeune homme. Cependant, ce n’est pas aussi simple.”
C’est ridicule. Toute cette thérapie est inutile. Je peux carrément parier qu’elle se rangera du côté de la fille du comte et de la comtesse. Qui croirait une pauvre fille comme moi après tout ? L’expression de Madame Jeverline ne trahit aucune émotion. Seulement une concentration et une écoute qui me donnent la nausée.
“Je vois. D’après vous, ces intentions ne sont pas évidentes ?
– Exactement.”
Pitié, tuez-moi maintenant. Son jeu d’acteur est pitoyable. Pas évidentes ? Mais même de loin, de dos, dans le noir et les yeux fermés, on pourrait voir qu’il la veut.
“Ai-je le droit de l’ouvrir ? Parce que ce cinéma ne mène à rien, soupiré-je en levant les yeux au ciel.
– Vu que vous semblez avoir beaucoup de choses à dire, nous vous écoutons.”
Enfin ! Ce n’est pas trop tôt.
“Qu’est-ce qui pourrait vous montrer qu’un homme s'intéresse à vous ? interrogé-je la vieille femme.
– Ce n’est pas moi qui ai besoin d’une thérapie.
– Par tous les saints !” m’emporté-je en me levant brusquement.
Ce n’est pas possible. Elle le fait exprès pour jouer avec mes nerfs. Mes jambes effectuent des allers-retours mécaniques dans la pièce, espérant calmer l’effervescence de mon esprit.
“S’il vous sourit et vous fait des révérences, trouvez-vous cela suffisant ?
– Je dirais que c’est un peu superflu.
– Jusque-là, je vous l’accorde. Maintenant, si j’ajoute qu’il est obnubilé par vous lorsqu’il danse devant un public. Que ses yeux ne vous quittent pas une seconde. Qu’il vous avoue OUVERTEMENT qu’il a dansé pour vous. Cela change-t-il quoi que ce soit ?”
En terminant cette phrase, mon regard se porte sur Amélina. Visiblement, elle n’a pas l’air d’avoir compris mes sous-entendus, on va aller loin. Un silence lourd s’installe dans la pièce. Va-t-elle me répondre ou se contente-t-elle juste de me fixer comme si j’avais la lèpre ?
“Cela me paraît en effet un peu plus justifié.
– Mais peut-être était-ce une simple coïncidence ! entreprend la blonde en levant un doigt.
– Et qu’il te salue tel un homme de la haute société à chaque fois qu’il te voit, alors qu’il est aussi noble que ton valet, c’est une coïncidence ?”
Cet argument lui cloue le bec. Immobile, elle m’observe les sourcils froncés, cherchant visiblement à ajouter quelque chose. Bien évidemment, notre intermédiaire garde une posture stoïque.
“Rien n’affirme que ce n’est pas sa façon habituelle de faire. Peut-être qu’il envie nos manières.
– Dieu du ciel éternel. Tu le fais exprès.
– Avant que cela ne dégénère, j’aimerais prendre la parole. Mademoiselle, commence-t-elle en se tournant vers moi, en quoi cela vous impacte-t-il qu’elle ne le remarque pas ?"
En quoi ça m’impacte ? Mais elle veut un dessin, peut-être ? Garder mon calme, ça va aller.
“Parce que je la regarde pendant des heures se plaindre que personne ne l’aime et qu’elle ne trouvera jamais un mariage d’amour. Qui plus est, elle répète sans cesse qu'il ne s’intéresse pas à elle !
– Mais ce n’est pas votre vie.
– Non, c’est ma santé mentale qui est en jeu là.
– Comment ça ?”
De quelle façon puis-je lui expliquer ? Ce n’est quand même pas compliqué.
“Avez-vous déjà lu des romances ? Ce genre de livre dans lequel vous suivez une protagoniste qui est aveugle aux avances de son prétendant. Vous attendez patiemment jusqu’à la trois centièmes page qu’il se passe la moindre chose. Ces actions qui vous donnent envie de crier “Mais ça se voit à mille kilomètres !”, “Il t’aime putain, ouvre les yeux !”.
– Il m’est arrivé d’en lire.
– Bah voilà.
– Pardon ?"
Son air interloqué me fait rire. Je ne peux pas plus développer que ça. Amélina, toujours assise comme si elle était en rendez-vous galant, semble perplexe.
“Vous avez quelque chose à dire, mademoiselle d’Estiellac ?
– C’est évident pour elle simplement parce qu’elle l’a imaginé ! Elle me reproche de ne pas constater les avances qu’elle a orchestrées !
– Je ne suis pas sûre de comprendre.
– Elle a écrit chaque ligne de mes doutes, chaque moment où je fais l’aveugle, comme elle le dit si bien.”
Sa remarque me fait pincer les lèvres. Théoriquement, elle n’a pas tort. Mais ce n’est pas une raison, non ? N’est-elle pas assez grande pour s’émanciper de mes directives ?
“Qu’entendez-vous par là ?
– C’est mon autrice enfin !”
Le silence qui s’ensuit me fait craquer, alors que j’éclate de rire face à l’air éberlué de la thérapeute. Elle ne s’y attendait pas, c’est évident.
“Attendez… Vous me dites que vous êtes le personnage d’un de ses romans ?
– C’est précisément ce qu’elle vient d’avouer, oui.
– Mais… Alors…?
– Alors c'est entièrement de sa faute !”
Son stylo tombe au sol dans un bruit sourd, sans qu’elle ne nous quitte des yeux. Ceux-ci alternent entre ma protagoniste et moi. Sa bouche s’ouvre à plusieurs reprises, pourtant aucun son n’en sort. Elle est comme un poisson hors de l’eau, incapable d’aligner les éléments.
“Je… Je m’excuse, ce doit être la fatigue. Pouvez-vous réexpliquer rapidement ce qui vous amène ?
– Cette femme, lance immédiatement Amélina avant que je n’aie le temps d’en placer une, c’est la créatrice du roman dans lequel elle joue de mon ignorance, concernant les signaux envoyés par un certain danseur.
– Vous… Et…
– Elle peut très bien ne pas m’écouter et faire ce qu’elle veut !
– Mesdames… Je pense que la séance a assez duré. N’hésitez pas à revenir la semaine prochaine, balbutie-t-elle en s’essuyant le front à l’aide d’un tissu brodé.
– Quoi ? Mais ! Nous n’avons rien réglé !”
Malgré mes contestations, la vieille femme se lève sans me répondre. Puis, elle nous invite à nous diriger vers la sortie d’un geste tremblant. Hors de question qu’on remette un pied ici.
“Tu es une autrice dénuée de compassion.
– Et toi, un simple PNJ de ta propre vie.”