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Cleo
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Le verre de Cyan tinta contre la minuscule table de cristal lorsqu’il l’y déposa. Il resta ainsi un moment, le bras reposant contre l’accoudoir de son fauteuil, les doigts flottant à quelques centimètres à peine du liquide rouge sang qui tournoyait faiblement dans la coupe. Ses lèvres s’entrouvrirent alors qu’il se perdait dans la contemplation de son breuvage. Seulement quand une forme immense passa devant sa haute fenêtre, daigna-t-il relever les yeux.

— Monsieur le Duc…

Le chambellan avait fait un pas en avant mais Cyan ne lui accorda pas son attention. Il extirpa en revanche son frêle corps des coussins rebondis du fauteuil. Réajustant son veston, il se fit la réflexion qu’il lui était un peu trop grand. Combien de fois avait-il oublié de se nourrir, ces derniers temps ? Il avait encore maigri, c’était certain. Il jeta un regard à la table de cristal. À côté du verre à pied, un téléphone trônait. De métal doré, finement gravé. Cyan se détourna.

Il fit quelques pas en direction de la haute fenêtre, dos au reste de la salle, dos au chambellan, au consul, à ses généraux et aux quelques lieutenants qui devaient assurer sa protection.

Il était à quelques centimètres des carreaux quand le monde tangua. Cyan, peu impressionné, fléchit une jambe alors qu’à l’arrière, il devinait au brouhaha clinquant que le chambellan au moins, et peut-être même le consul, s’étaient laissés déséquilibrer. Il se contenta toutefois d’observer au-dehors le dirigeable qui venait de les frôler.

— Monsieur le Duc ?

Cyan baissa alors les yeux pour admirer l’ensemble de sa flotte. Les toiles tendues, du bleu de Cielve, se perdaient dans la grisaille de cette fin d’après-midi hivernal. Les étendards s’agitaient à la folie, impressionnés peut-être de la vitesse à laquelle les dirigeables fendaient les nuages. Quand deux d’entre eux s’écartèrent, là-bas, loin sous les pieds de Cyan, un frisson le parcourut.

Avalon.

Malgré la grisaille, elle resplendissait de mille feux. Malgré la menace grondante du ciel, ses tours blanches se tenaient fières. Malgré la panique qui avait probablement déjà envahi ses rues, elle gardait la même splendeur qu’au premier jour où Cyan avait posé les yeux sur elle.

— Monsieur le Duc ! S’il vous plaît !

Cyan ferma les yeux un instant. Quand il les rouvrit, son reflet lui apparut sur la vitre. Strié de millier de gouttes de pluie, mais honnête. La mine fatiguée. Les sourcils froncés. Beaucoup trop pâle, maladif presque. Et maigre. Ses joues commençaient à se creuser. Ses traits de jeune homme disparaissaient. Pourtant à seulement vingt-sept ans, il aurait été en droit d’espérer les conserver un peu plus longtemps. Juste un peu plus. Au moins ce soir.

— Monsieur le Duc, nous…

La voix était beaucoup plus proche cette fois et, furieux, Cyan fit volteface. Le chambellan recula immédiatement, à demi courbé, et frotta ses mains l’une contre l’autre dans une attitude dévote.

— Trop proche, siffla Cyan, menaçant.

Le chambellan s’inclina bien bas, recula encore un peu. Une goutte de sueur quittait sa tempe pour rejoindre son menton. Ses lèvres semblaient à présent scellées.

Cyan inspira lentement, par le nez, puis tout aussi lentement, il expira. Ses hommes avaient tous baissé les yeux. Il en profita pour jeter un œil au téléphone, terriblement silencieux. Il passa alors une main dans ses mèches noires et découvrit avec stupeur les cheveux qui restèrent au creux de sa paume. Il secoua son poignet avec violence et retourna d’un pas vif à son confortable fauteuil. S’y laissant tomber, il reprit le verre qu’il termina d’un trait avant de le remplir aussitôt.

Là, enfin disposé, il fixa le chambellan.

— Je vous écoute.

Une nouvelle secousse signala que les dirigeables continuaient leur ballet.

— Monsieur le Duc, nous attendons vos ordres. Vos généraux ont peur que toute cette attente ne laisse à l’ennemi l’opportunité de se préparer. En n’attaquant pas immédiatement, nous perdons l’effet de surprise, nous…

— Non.

— Non ?

— Nous n’attaquons pas encore. Taisez-vous.

Cyan but le second verre. S’il ne mangeait pas assez, on ne lui reprocherait pas de ne pas s’hydrater. Il reposa le verre.

Le téléphone sonna.

— Monsieur Cyan Arcadie, fils du duc de Cielve, annonce le doyen à la foule.

Puis il me sourit d’un air beaucoup trop ravi pour être honnête. J’ai du mal à retenir une grimace malgré l’assemblée qui me fixe à cet instant.

— Voulez-vous dire quelques mots, monsieur Arcadie ?

Je ne peux retenir, cette fois, le froncement de sourcil. Le silence s’étend un peu et le doyen se met à jeter des regards embarrassés vers mes futurs camarades.

— Bien, al…

— Je suis Cyan Arcadie, fils du duc de Cielve. J’étudierai ici à l’académie d’Avalon pour les quatre années à venir. Je suis particulièrement intelligent et je quitte Cielve car je n’y apprendrai plus davantage.

Un silence suit ces quelques mots, se ponctue de petits rires méchants. Le doyen, quand il comprend que j’ai terminé mon discours, se met à applaudir avec force. Tout le corps professoral répond et l’accompagne tandis que de rares élèves, ceux trop polis pour oser faire autrement, daignent à leur tour frapper dans leurs mains.

Parmi eux, je repère un regard brillant.

La sonnerie du téléphone tranchait le silence avec la force d’une lame.

La main de Cyan tremblait. Ses doigts glissèrent sur le combiné et trouvèrent finalement la bouteille de vin. Juste une gorgée de plus. Tout ce qu’il fallait pour se donner la force.

Le téléphone sonnait toujours, infernal.

Incapable de faire cesser les tremblements, Cyan céda à l’appel. Sans qu’il ne le réalise pleinement, il avait soulevé le cylindre de son support métallique. Puis il caressa l’écouteur, et se refusant à seulement penser, le souleva pour le porter à son oreille.

— Cyan.

Un frisson souleva l’âme du jeune duc. Cette voix à la fois grave et suave, réconfortante et ferme aussi.

— Hazel.

Cyan colla son oreille plus près encore de l’écouteur, juste ce qu’il fallait pour qu’il l’entende respirer.

— Je voudrais qu’on parle, s’il te plaît.

— Tu veux qu’on parle ?

Malgré le plaisir que lui procurait la proposition, Cyan avait voulu paraître froid. Il devina un rire dans le souffle d’Hazel et sut qu’il avait échoué. Il n’avait jamais su mentir à Hazel.

— Est-ce que c’est possible ? reprit ce dernier.

— Si tu espères que je vienne à Avalon…

— Non, non je sais pertinemment que tu ne descendras pas. Et je ne te le demanderai pas.

Cyan retint son souffle alors qu’il entortillait le câble torsadé entre ses doigts.

— Est-ce que je peux monter, moi ? demanda Hazel.

— Est-ce un subterfuge pour faire gagner du temps à Avalon ?

— Non, Cyan.

Rien de plus. Mais Hazel n’avait jamais tellement menti, alors il n’y avait pas de raison de douter. Cyan s’éloigna du combiné, juste de quelques centimètres, et prit brutalement conscience que sa cour tendait l’oreille. Il fronça les sourcils.

— D’accord, Hazel, répondit-il haut et fort. Tu peux venir ici. J’envoie une équipe te chercher sur la Tour des Princes. Sois là-bas dans une vingtaine de minutes, c’est clair ?

— Reçu.

Et rien de plus. Mais Hazel ne s’était jamais tellement étendu avec les mots. C’était à se demander de quoi il voulait parler… même si Cyan savait parfaitement de quoi Hazel voudrait parler. Mais c’était une chance. Une fenêtre ouverte avant que ne pleuvent les bombes qui effaceraient à tout jamais Avalon des cartes.

— Vous êtes tous aussi prétentieux, à Cielve ? demande Hazel.

Le sourire force mes lèvres. Je tourne la tête vers lui et constate le petit rictus flottant sur son visage.

— Les gens sont généralement prétentieux, mais je suis le plus prétentieux d’entre tous.

— Je ne suis pas vraiment surpris. Au pays de l’Orgueil, tu es au moins le duc.

J’éclate d’un rire franc. C’est une chose qui me vient facilement, avec Hazel. Ses moqueries sont dénuées de la moindre méchanceté. Tout, chez lui, est dénué de méchanceté. Quand je tourne la tête vers lui, il me regarde toujours. Feignant l’agacement, je me penche pour lui donner un coup d’épaule… Et c’est comme si je me heurtais à un mur. C’est à son tour d’éclater de rire.

— Va falloir faire un peu d’exercice, Votre Grâce, avant d’être capable de me faire bouger.

— Un, je ne suis pas encore duc, Hazel. Deux, on ne dit plus « Votre Grâce » depuis des siècles. Trois, mes muscles à moi sont dans ma tête.

— Tu sous-entends que je suis idiot ?

Il feint un air choqué qui m’arrache un nouveau sourire. Préférant éluder la question, je tends les bras vers le ciel pour m’étirer. Là-haut, à travers le soleil qui m’éblouit, je distingue quelques dirigeables commerciaux voletant autour de la cité d’Avalon.

Quand je laisse retomber mes bras, ma main atterrit sur celle d’Hazel.

— Pardon.

Je la retire et Hazel m’observe du coin de l’œil.

— Pas de mal, murmure-t-il.

Il tourne un peu la tête et son regard s’intensifie. Je ne sais pas pourquoi, mon cœur se met à battre un peu plus vite.

— Vous n’y pensez pas, Monsieur le Duc ! s’emporta le chambellan.

— Je l’ordonne.

— Un citoyen d’Avalon ! Un ennemi ! Pas même un ambassadeur ! Personne ! Pourquoi lui accorderiez-vous une audience ?!

— Je n’ai pas à me justifier auprès de vous, Chambellan.

Cyan jeta un œil vers lui, juste à temps pour le voir exhorter d’un grand geste les autres à intervenir.

— Général Polar, l’interpella Cyan alors que ce dernier s’avançait justement. Pensez-vous que ma flotte, près de deux cents dirigeables flambants neufs, armés des meilleures technologies connues à ce jour, courre le moindre risque d’être terrassée par Avalon ?

Le général cessa d’avancer. Il jeta un regard embarrassé vers le chambellan puis secoua la tête.

— Non, Monsieur le Duc. Avalon n’a aucune chance contre nous depuis que nous avons détruit leur flotte.

Cyan hocha la tête et feint un air surpris.

— Alors je peine à comprendre, Chambellan ! Pourquoi sommes-nous si pressés ? Pressés au point de ne pas accorder une dernière parole à l’ennemi ?

Le chambellan se mordit la lèvre, mais il n’osa rien dire d’autre. Polar Arcadie, en revanche, se racla la gorge :

— Nous mettons néanmoins en danger l’équipe en charge d’aller chercher votre invité. Et nous laissons en effet du temps à Avalon pour préparer une contre-attaque.

À ces mots, une sorte de colère enfantine compressa la poitrine de Cyan. Il croisa les bras, prit un air méchant. Il avait tout donné à Cielve. Il était né pour Cielve. Il avait grandi pour Cielve, il avait étudié pour Cielve, il s’était marié pour Cielve, il était devenu le nouveau duc pour Cielve. Un jour, il mourrait pour Cielve.

Il s’efforça d’inspirer calmement.

— Ma décision est prise, Général.

Le général avait des yeux clairs. Des yeux intelligents, différents des petits yeux porcins du chambellan. Et comme son expression respirait la sagesse et une sorte d’insupportable compassion, il fut difficile pour Cyan de soutenir son regard. Mais il tint bon. Parce qu’Hazel devait déjà presque être à la Tour des Princes. Parce que dans si peu de temps, ils seraient de nouveau réunis.

Sa gorge se noua, et, sans plus penser au général, Cyan retourna à la table de cristal.

— Hazel… Ha… !

Hazel laisse ses mains glisser le long de mon corps, toujours plus bas. Là où personne ne s’était aventuré jusqu’alors.

— Hazel…

Un instant plus tard, il plonge son regard gris dans le mien. Nos lèvres se heurtent, nos doigts s’entrechoquent… Puis d’un coup, un bruit nous fait sursauter.

Sous la porte du placard où nous nous sommes enfermés, le faisceau de lumière s’agite. J’ose à peine respirer. Hazel est aussi immobile qu’une statue, ses mains toujours sur mes hanches, tout contre moi.

Quand la lumière cesse de se mouvoir, nos corps se relâchent. Je distingue un sourire naître sur son visage et glisse mes doigts sur sa joue.

Je souris aussi, et, peu à peu, nous nous laissons emporter par le rire. Et tout d’un coup, il me serre contre lui.

— Je t’aime, Cyan.

Ma respiration se coupe. C’est mon tour d’être statue. Quand il me relâche, Hazel caresse ma joue.

— Je ne te demande rien. Je voulais juste que tu le saches.

Il dépose un nouveau baiser sur mes lèvres, tendre. Puis il prend ma main et nous quittons l’endroit où pour la toute première fois, quelqu’un a dit qu’il m’aimait.

Seul devant sa haute fenêtre, Cyan faisait les cents pas. Il n’osait plus boire davantage. Déjà, la bouteille de vin était vide. Ensuite, l’espace semblait vaciller autour de lui alors que pourtant, les étendards avaient retrouvé leur calme au-dehors.

— Monsieur le Duc ?

Cyan fit aussitôt volteface.

— Il est là ?!

— Presque, Monsieur le Duc, répondit le général Polar. Je vais ordonner de le restreindre et je pense que trois hommes seront suffisants pour…

— Non. Je le recevrai seul à seul. Et c’est inutile de le restreindre.

Le général fronça les sourcils et Cyan eut la subite impression de voir son père revenu d’entre les morts.

— Non, Cyan. Si tu n’écoutes pas ton général, écoute ton oncle. Ton fils est trop jeune pour régner, moi je suis déjà trop vieux. Cielve a besoin de toi. Si on te perdait…

— Général, vous vous oubliez. Nous sommes en guerre ici, et je suis votre commandant.

Cyan ignora le regard dur de Polar Arcadie. Si son cœur battait à tout rompre, c’était pour une autre raison. Parler à Hazel devant d’autres ? Inenvisageable.

— Cyan… Qui est cet homme ?

Le jeune duc serra la mâchoire.

— Restreignez-le. Mais nous parlerons en privé, Général. Disposez à présent.

Et sans l’écouter répondre, Cyan regagna sa vitre. Le front collé à la paroi glaciale, il tenta d’apercevoir le minuscule appareil supposé lui livrer Hazel, là au milieu des dizaines de mastodontes qui avaient obscurci le ciel. Sans succès.

Seul à présent, Cyan ressentit toute la force du silence entrecoupé par les bourrasques à l’extérieur. Ses ongles vinrent une première fois se planter dans son bras.

Il s’efforça de les retirer, posa les mains sur ses hanches.

Il serra. Ses doigts s’enfonçaient dans ses côtes.

Il les retira et serra les poings.

Ses ongles s’enfoncèrent dans ses paumes.

Furieux d’un coup, il donna un violent coup de poing sur la vitre face à lui, juste là où ses yeux renvoyaient son regard cyan.

La vitre ne s’en émut pas. Finalement, le poing endolori, Cyan regagna le côté où son fauteuil l’attendait. Il passa derrière, alla jusqu’à un petit meuble d’où il sortit une bouteille qu’il débouchonna aussitôt.

— Il a combien, ton père ? Quarante ans ? Cinquante, max ?

La brise soulève ses mèches brunes. Il a gardé le hâle de l’été, même à présent que la fraîcheur s’est installée sur Avalon.

— Et ?

— Et tu ne régneras pas sur le duché avant au moins trente ou quarante ans, Cyan. Qu’est-ce qui t’empêcherait de rester ici, avec moi ?

— Je restais pour terminer l’Académie. Dans quelques mois, j’aurai mon diplôme.

Hazel m’attrape le poignet avec colère et je le laisse faire. J’ai peut-être envie qu’il me fasse mal. Qu’il m’en veuille. Qu’il me secoue et peut-être que je ne demande qu’à être convaincu.

— Tu peux être vraiment désagréable, parfois.

— Je sais.

Hazel a un rictus mauvais.

— Donc… J’en conclus que tout est terminé entre nous ?

Il ponctue la question d’un haussement d’épaule qui m’engourdit le cœur. Pourquoi réagit-il ainsi ? Ma mâchoire se serre un peu. Je hausse un sourcil :

— Eh bien… Je n’ai pas l’impression que ça te touche plus que ça, Hazel.

— Non. Non, pas cette fois, Cyan. Tu ne peux pas toujours retourner la situation comme ça. Je ne peux pas toujours être le coupable. Cette fois, tu assumes. Si tu veux partir, pars, mais ne me demande pas de te quitter. C’est toi qui le feras, en ton âme et conscience.

Je sens ma bouche s’entrouvrir mais il part à grands pas sans me laisser le temps de répondre. D’incontrôlables tremblements parcourent mes jambes.

— Hazel…

Il ne m’a pas entendu. Peut-être ai-je à peine murmuré.

— Hazel !

J’ai parlé plus fort, cette fois. Mais il ne se retourne pas.

Je me mets à marcher. Puis à courir. Et quand je le rejoins enfin, je m’incline à demi, et épaule la première, j’atterris en plein dans ses reins. Il tombe sur la pelouse avec un petit cri de surprise, se retourne dans l’herbe, le visage rouge de colère.

— T’es complètement…

Je me laisse tomber à califourchon sur lui et prends son visage à deux mains.

— Je t’aime, Hazel.

La fin de sa réplique reste suspendue dans une autre réalité. Une où je n’ai jamais avoué mes sentiments pour lui malgré la force avec laquelle ils me consument.

Doucement, je pose mes lèvres contre les siennes.

Il avait gardé le teint hâlé de l’été. Ses poignets étaient rassemblés devant lui, encerclé par le métal froid. Hazel aussi avait perdu l’innocence de la jeunesse, mais Cyan ne pouvait envisager qu’il fut aussi abîmé que lui.

— Cyan.

Sa voix profonde secoua son âme. Le jeune duc fit un pas vers lui… puis un autre… et enfin il accourut pour l’entourer de ses bras, regrettant qu’Hazel ne puisse faire de même. Mais le visage qu’il enfouit dans son cou lui apporta quelque réconfort.

— Hazel…

Les mains de Cyan encadrèrent son visage et le guidèrent vers ses lèvres. Pendant un instant, le temps fut comme suspendu. Cinq ans n’avaient pas passé, Cyan ne s’était jamais marié. Six ans n’avaient pas passé, il n’avait jamais été retenu prisonnier à Avalon. Sept ans n’avaient pas passé et Avalon n’avait jamais fait assassiner le duc de Cielve.

— Tu m’as manqué… murmura Cyan malgré tout ce temps qu’il aurait voulu oublier.

Hazel ne répondit pas. Cyan rouvrit les yeux et croisa son regard empreint de larmes.

— Cyan, je suis venu te demander de tout arrêter. Renvois ton armada à Cielve. S’il te plaît. Tu vas tout détruire…

Les muscles du jeune duc se contractèrent. Il fit un pas en arrière, interdit.

— C’est pour ça que tu es venu ?

— Pas uniquement pour ça. Mais si tu pensais que j’allais te laisser détruire ma maison sans rien dire… !

Le cœur de Cyan battit furieusement. Ses ongles trouvèrent son bras. Hazel surprit son mouvement.

— Arrête, murmura-t-il.

Il fit un pas, releva ses menottes aussi haut qu’il put et emprisonna la main de Cyan dans la sienne.

— Je n’arrêterai pas.

Cyan lui lança un regard de défi.

— Ils m’ont trop pris, continua-t-il.

— Qu’est-ce qu’ils t’ont pris ?! répliqua Hazel, furieux.

La mâchoire de Cyan lui tomba. Il tourna la tête de droite à gauche, recula. Le contact d’Hazel était soudainement de trop.

— Ce… je me suis mal exprimé, reprit Hazel. Je sais qu’ils ont assassiné ton père. Je sais qu’ils t’ont emprisonné… Mais tu ne peux pas raser la ville pour te venger ! Comprends-les ! C’est exactement pour ça que ton père a été tué ! Cielve devenait trop puissante. Trop dangereuse !

— Cielve ne s’en est jamais pris à Avalon.

— Cielve s’en est pris à d’autres ! Vous deveniez trop puissants…

Les lèvres de Cyan se serrèrent et sa cage thoracique se comprima.

— Je vois.

Les yeux d’Hazel cherchèrent le regard de Cyan. Ce dernier recula d’un nouveau pas.

— Un jour, tu m’as demandé si je voulais rester avec toi, Hazel. Tu te souviens ?

La douleur crispa ses traits, mais après quelques secondes, il hocha la tête.

Les ongles de Cyan retrouvèrent son bras.

— J’ai accepté, n’est-ce pas ? Je te demande la même chose, aujourd’hui. Reste avec moi, Hazel. Je prendrai soin de toi. Rentre à Cielve avec moi.

— Si je fais ça, tu laisseras Avalon en paix ?!

Hazel avait fait un brusque pas en avant. Quant à Cyan, quelque chose venait de se briser en lui.

— Non, murmura-t-il.

Un silence tomba entre eux. Le seul qui lui avait jamais dit qu’il l’aimait observa Cyan avec incompréhension. Désarroi. Cyan le vit s’humecter les lèvres et jeter des coups d’œil frénétiques autour de lui, comme à la recherche d’une solution qu’il ne trouverait pas dans cette machine de mort qu’était le dirigeable.

— Je te propose de rester avec moi, murmura encore Cyan. De prendre tous les risques.

— Cyan, je t’en supplie… Épargne Avalon. Je t’en supplie…

Il se laissa tomber à genoux. Cyan approcha alors d’un pas, le toisant comme il ne l’avait jamais toisé.

— Non.

Un sanglot secoua Hazel.

— Pense aux dizaines de milliers d’habitants, Cyan ! Ton père n’était qu’un seul homme !

— L’homme qui m’a élevé.

— Tu le détestais !

— Et ?

Hazel rampa sur ses genoux pour approcher le duc.

— Si tu ne le fais pas pour eux, est-ce que tu peux le faire pour moi ?

Cyan baissa les yeux sur son bras, et découvrit, surpris, que du rouge avait taché sa chemise. Il observa ses ongles où s’accumulait le sang partiellement coagulé.

— Non, Hazel… C’est à toi de faire quelque chose pour moi, cette fois.

Cyan laissa ses bras retomber le long de son corps. Le visage d’Hazel s’était figé. Les larmes n’abondaient plus, il n’en restait que de fines traces le long de ses joues. Le duc fit un pas en arrière et se détourna du spectacle.

— Alors ramène-moi là-bas.

Cyan se figea. Lentement, il tourna sur lui-même :

— Là-bas ?

— Chez moi. À Avalon.

— C’est toi qui as voulu venir ici.

Il avait voulu paraître froid, détaché, mais de nouveau, son cœur tambourinait dans sa poitrine. Un mince filet de sueur auréola ses lèvres, son front. Hazel eut un sourire.

— Si tu m’as aimé, un jour… Tu feras au moins ça. Laisse-moi me battre pour ma cité.

— Hazel ! gronda Cyan.

Il approcha son amant et de nouveau, saisit son visage à deux mains.

— Je vais raser Avalon. RASER AVALON !

— Je sais.

La bouche de Cyan s’entrouvrit.

— Si tu sais…

— Je mourrais avec eux. Rasé par tes bombes.

— Non.

Hazel eut un petit rire.

— Tu as toujours été une sorte d’enfant pourri gâté. Je vois que ça ne s’améliore pas avec l’âge.

Lentement, Cyan se laissa tomber à genoux, face à lui.

— Je pense que j’ai le droit d’être capricieux, cette fois-ci.

— Tu refuses de m’accorder une dernière volonté ?

— Je t’offre de venir à Cielve avec moi !

— Je m’en tamponne, de Cielve.

— Je suis le duc !

— Je m’en tamponne, Votre Grâce.

Un sourire flottait encore sur son visage. La gorge de Cyan se noua.

— On dit plus « Votre Grâce » depuis des siècles, Hazel…

Doucement, le front d’Hazel tomba contre le sien. Une douce chaleur se répandit dans les membres tremblants du duc. Ses mains posées contre le torse d’Hazel, il céda, juste un peu, quelques secondes, avant que l’issue ne les rejoigne.

— Je… t’aime toujours.

— Cyan ?

Le duc se redressa. Hazel le regarda bien dans les yeux.

— Je t’aime aussi.

Cyan déglutit.

— Tu es… certain ?

Hazel parut hésiter une seconde. Puis il dut comprendre que ce n’était pas à ses sentiments, que Cyan faisait allusion.

— S’il te plaît. Ramène-moi.

La bouteille brisa soudainement la table de cristal lorsque Cyan l’y déposa. Rattrapant de justesse le breuvage, il observa les débris du téléphone se mêler au reste avec un étonnement non feint. Le personnel de ménage approchait lentement, lui laissant respectueusement le temps de s’éloigner. Il approcha alors sa vitre et tenta de boire encore avant de se trouver à lécher le goulot de sa bouteille. Incapable de comprendre, il la retourna, mais rien n’en sortit. Il l’observa alors plus en détail.

Sur sa surface lisse, se reflétait l’ombre du brasier d’Avalon.

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9 Comments

C'est très bien écrit, j'ai adoré te lire ! (et grave envie d'en découvrir plus 😂 la dure réalité des nouvelles !)
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8 days
Hey ! Mais cet avatar me parle ^^ Merci encore pour ton retour !
En vérité je t'avoue que j'y pense de temps à autre et que pas mal d'idées naissent... De là à dire que quelque chose aboutira de ces idées, je ne sais pas, mais on verra !
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15 days
C'est fort, Cyan préfère venger un homme qu'il détestait, faire grandir une nation qui ne lui apporte rien, plutôt que l'homme qu'il aime plus que tout ? C'est très fort.
Bon j'avoue, qu'à sa place, j'aurai pas non plus "compris" le peuple d'Avalon qui a tuer un homme juste parce que la nation devenait trop puissante. Je préfère croire qu'il y a une raison plus grande derrière cet assassinat.
Les flash back sont intenses et bien dosés !
Je trouve ça dommage que ça se termine sur la mort d'Hazel malgré tout. ça ne fait pas vraiment d'eux des ennemis du coup, mais seulement un bourreau et sa victime.
En tout cas, c'est tragique, à ne pas en douter.
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15 days
Merci de ton retour Kaelane :) J'ai plutôt considéré le terme ennemi au sens large : ils se battent tous les deux pour des nations différentes, donc ils sont ennemis.
Concernant la décision de Cyan de prendre le parti de sa nation... Bien sûr une nouvelle, c'est trop court pour entrer plus en détails mais à mes yeux c'est quelqu'un qui est né pour régner sur Cielve et à cet instant, il trahirait son peuple en n'allant pas au bout des choses.
Pour la fin, qui dit qu'Hazel est mort? Il est simplement retourné à Avalon :p
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15 days
Merci de ton retour Kaelane :) J'ai plutôt considé...
Ah oui, vu comme ça, le terme ennemis prend sens. Dans ma tête, ennemis = en conflit (typiquement, on dit que les français et les britanniques sont ennemis, mais je dirais pas que tous les français sont les ennemis de tous les britanniques.) mais c'est juste une interprétation du coup ! J'aime bien ta vision, c'est moins dramatique :D
Cyan a vraiment l'air d'être une tête de mule, donc ça m'a pas étonné qu'il reste du côté de son peuple, je suis juste resté en mode "mais... CYAN ! Hazel t'aime merde".
JE SAVAIS que tu répondrais ça ! J'y ai pensé si fort en lisant la fin. On ne voit pas le corps d'Hazel, on voit rien, et en plus on est uniquement du point de vue de Cyan. Du coup, je reste dans mon déni, il est encore vivant et puis voilà.
(Oui, j'ai été vachement investi pour un simple OS, j'avoue).
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15 days
Ah oui, vu comme ça, le terme ennemis prend sens. ...
Ahah mais je suis super contente que tu te sentes investie, ça fait plaisir !
Pour ce qui est du déni... Tant que y'a pas de corps, le déni est permis, c'est mon mantra xD
J'ai hâte de découvrir ta nouvelle aussi, je vais essayer de la lire ce soir, demain au plus tard :)
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J'aime bien la "brutalité" du dénouement, avec Avalon qui brûle. Le destin du couple Cyan/Hazel est tragique, mais vraiment bien racontée. Ta plume est très agréable à lire, en plus ! Un grand bravo pour ce texte ! ^^
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15 days
Merci pour ton retour, contente que ça t'ait plu :) Merci beaucoup pour ton thème, à vrai dire j'étais en train de découvrir le site et ça m'a tellement inspirée que j'ai passé le pas de m'inscrire pour participer à ton défi ! ^^
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Merci pour ton retour, contente que ça t'ait plu :...
Eh bien ! Tu m'en vois ravie ! Bienvenue sur le site, du coup ! X)
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