Madelynn
—Tiens, tu es obligé d'aimer ça, me dit Taylor en me présentant une assiette de pâtes à la bolognaise.
Je le remercie et m'installe confortablement dans le canapé. J'ai bien évidemment choisi un film de qualité pour nous accompagner dans notre dîner.
—Les 101 dalmatiens ? Vraiment ? sourit Taylor en me rejoignant.
—Oui !
Il pouffe avant de commencer à déguster son plat.
Cet après-midi est passé rapidement : nous avons dormi une bonne heure. Puis nous avons terminé notre exposé : lui à mon bureau et moi depuis le lit car monsieur ne voulait pas que je travaille sur mon ordinateur. Et enfin, j'ai reçu un message de mon père qui me prévenait qu'il ne passerait même pas chez nous avant d'aller je-ne-sais-où. Taylor a obtenu l'autorisation de dîner ici pour rentrer plus tard dans la soirée auprès de sa famille d'accueil. Il dit tenir à ne pas me laisser seule tout de suite.
—Lynn ?
Je détache mon regard de l'écran.
—Oui ?
Il repose son assiette à moitié entamée sur la table basse.
—Nous deux... On est quoi ?
Je repose mes couverts dans mon assiette. Cette question que je repoussais est finalement en face de moi. Je ne peux m'enfuir face à son regard et je tente de garder la face. Mettant le film en pause, je murmure :
—Je... je ne sais pas.
Il soupire en serrant les lèvres.
—Mais, je continue en posant une main sur la sienne. Je sais que j'aime être avec toi et que...
Je racle ma gorge, les mots ont du mal à sortir.
—Tu me plais.
Il se détend un peu. Je ne le laisse pas me répondre et enchaîne :
—Mais j'ai peur qu'au lycée, tu subisses des choses à cause de moi. Et je pense que pour l'instant on devrait être discret, si tu veux bien...
Il a les yeux dans le vague. Nos doigts s'entrelacent tendrement.
—Ma dernière relation date de Will en seconde et je n'en garde pas un très bon souvenir, je continue avec une grimace. J'aimerai qu'on prenne notre temps.
—Est-ce que ça veut dire que... Il marque un temps avant de reprendre, est-ce que ça veut dire que tu pourrais être ma petite-amie ?
Je souris.
Sa petite-amie.
Il dit ça avec une voix si affectueuse que je ne peux que me sentir spéciale.
—Oui, dis-je. Mais avant tout, j'aimerais qu'on se connaisse mieux et qu'on passe du temps ensemble... qu'on... flirt ?
Ses lèvres s'étirent dans un magnifique sourire dévoilant ses dents blanches. Il se penche vers moi pour me déposer un bisou sur le nez.
—Qui aurait cru que la rebelle du Westminster Union était aussi fleur bleue ?
Je ris et le pousse d'un coup de coude.
Rien que de penser au fait d'être en couple... C'est étrange.
Mais de toute manière pour l'instant, c'est mieux comme ça. Je veux faire les choses bien avec lui. Je ne sais pas pourquoi mais mon coeur me dicte de prendre mon temps, de savourer notre rencontre avec notre relation, à chaque étape. Il faut dire qu'après Will, éviter de tomber dans un amour malsain est ma seule priorité.
'Amour' n'est même pas le terme pour désigner ce que Will ressentait. Il aimait posséder les choses, mais pas en prendre soin.
Si je veux que ça fonctionne avec Taylor, nous devons apprendre à mieux nous connaître. À cette pensée je me rends compte que j'ai beau avoir passé beaucoup de temps avec lui, je ne l'ai jamais réellement questionné sur sa vie en Irlande.
—C'est comment l'Irlande ? dis-je alors que Taylor relance le film.
Il avale de travers et toussote.
—Pourquoi cette question ?
—Je me rends compte que je n'ai jamais vraiment posé de question sur ta vie et sur toi.
Il sourit de nouveau.
Il ne s'arrête jamais de montrer sa joie.
—Et bien c'est... différent d'ici. Je te montrerai des photos si tu veux.
—Tu as des frères et sœurs ?
—Tu veux me faire passer un entretien d'embauche ? rigole-t-il.
—Non ! dis-je en baissant le regard. Je veux juste mieux te connaître, c'est si bizarre que ça ?
—Non, pas du tout, je te taquine.
Il essuie les contours de sa bouche avec une serviette avant de me répondre :
—J'ai une petite sœur, Kaly. Elle est plus jeune que moi de quelques années.
Lynn hoche la tête.
—C'est tout ce que tu voulais savoir ?
—Pour l'instant, oui.
Nous nous décidons à manger, le bruit de la télé habillant le silence du salon. Au bout de quelques dizaines de minutes, nous avons terminé nos assiettes. Il ne reste plus une trace des délicieuses pâtes bolognaises qui y étaient.
Taylor tape doucement dans ses mains.
—Bon ! Je vais ramener nos assiettes à la cuisine. Tu veux un dessert ? me demande-t-il en rassemblant la vaisselle.
—Non, merci. Mais si tu veux quelque chose tu n'as qu'à te servir.
Il acquiesce et s'en va vers la cuisine. Je jette un coup d'œil à mon téléphone. J'ai quelques messages de Davis qui me questionnent pour savoir ce que je fais, comment je vais, avec qui je suis. Je lui réponds que j'ai été malade afin de justifier mon absence aux derniers cours de la journée. Néanmoins, je laisse les deux autres questions sans réponse.
Je fais défiler mon fil Instagram en attendant le retour de Taylor. Une notification m'indique que j'ai été taguée sur une vidéo tout juste publiée.
L'image est floutée mais le son n'est pas coupé. Je mets le volume à fond pour entendre quelque chose.
Mon sang se glace, je crois halluciner. C'est ma voix, qui tente d'appeler à l'aide. Celle de Will se rajoute après et j'entends les moqueries de Noah. On ne me distingue pas sur l'image mais je suis mentionnée dans la description :
On dirait bien que notre petite princesse s'est retrouvée sans défense...
Je ne perds pas une seconde pour analyser le compte. Il n'a été créé dans l'unique but de poster cette vidéo car il n'y a rien d'autre dessus. Les commentaires fusent, certains (ceux des membres de l'équipe de rugby sans grande surprise) rient et font des blagues alors que d'autres font la morale et d'autres encore me témoignent du soutien. Mon estomac se tord, mes mains deviennent moites.
Je ne les connais même pas.
Taylor revient et se laisse tomber sur le canapé à côté de moi. La vidéo qui tourne en boucle attire son attention.
—Qu'est-ce que c'est ?
Je lui tends mon téléphone et le laisse voir par lui-même. L'auteur veut simplement me montrer sans défense et je n'ai pas de doutes sur le fait que d'ici quelques heures, la vidéo soit retirée à cause des signalements de ceux qui ont encore un peu de cervelle.
Le visage de Taylor s'assombrit. Le regard qu'il m'accorde en les relevant n'augure rien de bon.
On est définitivement loin de l'adolescent sans défense qu'il était à son arrivée.
Il éteint mon téléphone, le jette dans le canapé loin de nous deux et me prend dans ses bras. Je sens la colère l'imprégner. Ses gestes sont moins doux, moins précautionneux.
—La personne qui a fait ça va morfler.
—Taylor... Calmes-toi, dis-je doucement. Je vais trouver une solution.
Il m'écarte de lui.
—Madelynn Parker, je ne te laisserai pas faire face à ça toute seule. Tu n'as pas ton mot à dire, on va trouver une solution, ensemble.
L'angoisse qui s'installait en moi se tarit.
Je suis un peu moins seule.
—D'accord, on va trouver une solution.
Il hoche la tête le regard sérieux et froid. Je me penche pour l'embrasser. Son corps se détend dès lors que nos lèvres se rencontrent. Nous échangeons un baiser passionné mais ma tête est ailleurs, bien loin.